Delphine Manceau : "Développons des approches réellement pluridisciplinaires dans le supérieur"

Propos recueillis par Ariane Despierres-Fery
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Delphine Manceau directrice générale de Neoma BS
Delphine Manceau directrice générale de Neoma BS // ©  David Morganti
Enjeux du supérieur, paroles de dirigeants, Delphine Manceau, directrice de Neoma, répond aux trois questions d’EducPros. Elle promeut de sortir de nos référents culturels et d’entrer dans la complexité par la multidisciplinarité pour relever les défis à venir dans le supérieur.

Eclairer la diversité des acteurs, intégrer celle des étudiants au niveau pédagogique et de l’égalité des chances, gérer les impacts de la réforme du lycée, former à l’appréhension des transitions, Delphine Manceau, directrice générale de Neoma Business School, partage son regard sur les grands défis du supérieur. Avec, comme clef de voûte, l’entrée dans la complexité via la multidisciplinarité.

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Quels sont, à vos yeux, les défis à relever pour permettre un développement plus rapide et plus harmonieux du supérieur ?

D’abord gagner en lisibilité. L’offre du supérieur est si diverse qu’il est essentiel de mieux valoriser les spécificités de chaque voie et type de programmes. Les lycéens et leurs parents ont beaucoup de mal à s’y retrouver.

Cela passe par davantage de pédagogie et les services d’orientation – mais aussi les médias comme le vôtre – ont un rôle essentiel à jouer, en assumant que "tout ne se vaut pas" : un diplôme visé par le ministère de l’Enseignement supérieur, par exemple, est plus reconnu qu’un diplôme d’établissement.

L’égalité des chances est également un défi essentiel. Il faut continuer à démocratiser l’accès aux meilleures formations et aux grandes écoles, et s’engager dans des politiques de bourses ambitieuses comme en faveur d’initiatives comme les Cordées de la réussite. Lever les verrous psychologiques qui existent dans certains milieux. Sans oublier l’alternance.

Il faut assumer que "tout ne se vaut pas" : un diplôme visé par le ministère de l’Enseignement supérieur est plus reconnu qu’un diplôme d’établissement.

Prenons le virage de la pluridisciplinarité. Cela existe déjà – comme les cursus croisant management et ingénierie –, mais nous devons aller plus loin. Développons des approches réellement pluridisciplinaires comme il en existe dans d’autres pays à l'instar des bachelors en "arts et sciences" avec des disciplines qui mêlent les humanités (c’est ainsi que s’entend ici le mot "arts" au sens de "liberal arts") et des matières scientifiques, maths, SVT, physique… C’est d’ailleurs la grande force des prépas de proposer des enseignements pluridisciplinaires.

Au global, soulignons toutefois la bonne santé de l’enseignement supérieur français : le dernier rapport de Campus France place la France au 7e rang mondial et au 3e rang européen en termes de pays d’accueil.

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Quels effets de la réforme du lycée sur l’enseignement supérieur constatez-vous ?

La réforme modifie le processus d’orientation des lycéens, en les invitant à faire des choix plus tôt, dès la fin de la seconde, favorisant ainsi une certaine maturité qui, conjuguée à une vision prospective, s’avère vraiment positive pour l’enseignement supérieur.

La réforme du lycée favorise une certaine maturité qui, conjuguée à une vision prospective, s’avère vraiment positive pour l’Enseignement supérieur.

En outre, elle diversifie les profils des bacheliers. Nous recrutons aujourd’hui des jeunes qui ont choisi les spécialités SVT et économie par exemple. C’est une grande richesse mais aussi un pari pour l’enseignement supérieur car il faut pouvoir répondre à la grande diversité des élèves qui nous rejoignent par une large palette de contenus et des sessions de mise à niveau.

Je salue d’ailleurs le projet de retour des maths dans le tronc commun au lycée. C’est une évolution positive pour le supérieur, pour les filières scientifiques comme économiques et sociales. A l’heure où les datas ont de plus en plus d’influence, il est impératif que les jeunes comprennent ces sujets et maîtrisent les fondamentaux des maths.

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Les transitions écologiques, économiques et sociétales sont au cœur des préoccupations des jeunes, des entreprises comme des acteurs du supérieur : comment nos institutions peuvent-elles/doivent-elles y répondre ?

En matière de transitions, l’enjeu clef est de réussir à aller au-delà des bonnes intentions pour donner à nos étudiants les clés d’une compréhension fine de la complexité de ces sujets. Là encore, une approche multidisciplinaire est indispensable.

Une approche multidisciplinaire est indispensable pour donner à nos étudiants une compréhension fine de la complexité des sujets liés aux transitions.

Ils doivent mesurer les dilemmes concrets que la transition – écologique notamment – pose aux entreprises. Comment construire de nouvelles pratiques d’approvisionnement ? Comment renforcer la sobriété carbone sans augmenter les coûts et les prix ? etc.

Pour cela nous devons conjuguer théories et mises en pratique, exercices pragmatiques et découverte du terrain. Il faut les confronter aux résistances au changement et leur apprendre à les surmonter, en valorisant les cas de progrès majeurs en matière d’impacts environnementaux et sociaux, tout comme les plus modestes mais néanmoins utiles.

Le tout en sortant d’un prisme franco-français ou même "occidentalo-centré", en s’ouvrant à d’autres approches, hors de nos référents culturels habituels.

EducPros poursuit sa série d’interviews pour donner la parole aux dirigeants du supérieur. Objectif : évoquer avec eux les enjeux qui animent leur secteur, en matière d’enseignement, de recherche, de relations avec le monde économique, de développement et de structuration à l’échelle nationale et internationale. Retrouvez tous les 15 jours, le vendredi, l’analyse d’un dirigeant du sup’ :
– Eric Lamarque
– Pierre Mathiot
– Philippe Choquet


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