Didier Houssin (AERES) : “Nous sommes dans un phénomène de bouc émissaire”

Propos recueillis par Sylvie Lecherbonnier et Camille Stromboni
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Didier HOUSSIN - président AERES - © C.Stromboni - mars 2013
Didier HOUSSIN - président AERES - © C.Stromboni - mars 2013
La suppression de l’AERES. C'est ce que prévoit le projet de loi sur l’enseignement supérieur et la recherche, qui passe en conseil des ministres le 20 mars 2013. Son président, Didier Houssin, défend l’action de l’agence et compte bien peser dans le débat parlementaire pour éviter cette issue fatale.

Le projet de loi ESR prévoit la fin de l’AERES (Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur), qui serait remplacée par un Haut Conseil. Qu’en pensez-vous ?

Si le texte contient des aspects positifs, comme la mise en avant du lien formation/recherche, le souci de lisibilité de l’offre de formation, ou encore la création du contrat de site, c’est évidemment le point noir de la disparition de l’AERES qui nous préoccupe, et il n’est pas facile pour nous de travailler avec cette épée de Damoclès.

Nous ne sommes absolument pas opposés à voir évoluer nos missions ou la composition des conseils, au contraire. Mais cela ne nécessite aucunement de nous supprimer. Encore moins pour nous remplacer par une structure de même nature, avec les mêmes missions et simplement quelques petites inflexions. C’est totalement injuste, et cela ressemble plutôt à une sanction. J’ai le sentiment que nous sommes dans un phénomène de bouc émissaire.

Le système d’évaluation français risquerait surtout d’y perdre beaucoup. Sur la scène européenne et internationale, l’AERES est reconnue et dispose d’une forte notoriété. Nous avons de nombreux accords pour évaluer des formations à l’étranger. Changer de nom, ce n’est pas rien : il constitue une vraie marque, notamment sur Internet, où notre niveau de référencement est élevé. Pourquoi se tirer ainsi une balle dans le pied, et repartir de zéro ?

L’AERES a été fortement attaquée lors des Assises sur ses lourdeurs et ses dysfonctionnements. Pourquoi en veut-on autant à l’Agence ?

Je ne sais pas. L’évaluation, malgré tout, suscite toujours des réticences. Certains y voient une sanction, un jugement et non un service. Il est vrai également que nous sommes une petite structure, qui ne distribue pas de moyens. Notre mission est néanmoins stratégique. Nous sommes les médiateurs de l’image de qualité du système de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Globalement, les critiques ne viennent d’ailleurs pas des responsables de formation ou des directeurs et présidents d’établissement. Les prises de position les plus vives ont émané de chercheurs, anciens, et de quelques syndicats, qui, je crois, regrettent la façon dont l’évaluation se faisait auparavant, au sein des organismes. Si ce qui se pratiquait à l’INSERM ou au CNRS n’était bien sûr pas mauvais, nous avions justement été créés pour que l’évaluation devienne homogène, avec une égalité de traitement entre établissements.

Nous sommes aussi prêts à travailler de manière plus étroite avec la CP-CNU et le Co-CNRS, pour qu’il n’y ait pas ce sentiment de distance, et qu’on articule mieux ce qui relève de leurs compétences – l’évaluation des enseignants-chercheurs – et des nôtres – l’évaluation des structures.

Changer de nom, ce n’est pas rien : l’AERES constitue une vraie marque, notamment sur Internet, où notre niveau de référencement est élevé

Comprenez-vous certaines critiques ?

Nous ne prétendons pas être parfaits. Nous sommes une agence jeune, qui a probablement été un peu trop isolée dans ses premières années. Certaines critiques me semblent excessives, mais d’autres, parfois unanimes, sont entendues, sur la simplification des procédures et des méthodes par exemple.

Nous avons déjà fait bouger l’agence dans le sens de ce qui est attendu par la communauté. Nous avons supprimé la note globale, adapté l’évaluation des unités de recherche, simplifié le dossier d’évaluation pour les formations... Un groupe de travail et de concertation intitulé Mikado a été mis en place.

Le texte de loi prévoit une évolution importante : l’autorité chargée de l'évaluation n'évaluera plus forcément directement puisqu’elle sera chargée, entre autres, de “valider les procédures d’évaluation”...

Nous y travaillons déjà. Nos évaluations s’appuient sur deux phases : une autoévaluation par l’entité évaluée, suivie d’une évaluation externe par l’AERES. On peut imaginer, dans quelques années, un rééquilibrage vers l’autoévaluation, quand les capacités des établissements en la matière auront progressé. Nous ne sommes pas encore à ce stade.

Néanmoins, cette inflexion vers la délégation a déjà débuté avec la vague E. Nous allons expérimenter une évaluation indirecte plus poussée des unités de recherche volontaires. Cette demande est forte du côté de l’INSERM, dont certaines unités importantes disposent d'un “Scientific Advisory Board”.

Lorsque nous nous adresserons aux responsables universitaires en juin, avec la liste prévisionnelle des unités à évaluer, nous leur demanderons s’ils sont désireux de mettre en place un conseil similaire pour évaluer certaines unités, en posant un ensemble de conditions.

AERES - entrée - Paris

Quel rôle doit avoir l’agence d’évaluation dans le nouveau processus d’accréditation des établissements ?

C'est encore en discussion. Aujourd’hui, nous évaluons plus de 4.000 programmes de formations, à un grain très fin. Nous sommes prêts à prendre un peu plus de distance, en essayant de développer notamment la visite sur site, qui reste limitée. Cela permettrait de donner une vision plus large de l’offre de formation, et d’être moins dans le pointillisme.

Le projet de loi passe en conseil des ministres le 20 mars. N’est-il pas trop tard pour l’AERES ? Pensez-vous avoir encore des chances de survie ?

Oui, bien sûr. Je compte beaucoup sur le Parlement et sa sagesse pour rétablir la situation. Nos arguments sont raisonnables et montrent le caractère incompréhensible et dommageable qu’aurait une telle suppression. Je rencontre des députés et sénateurs pour porter ce message. Tout peut encore changer. Je ne fais aucune prédiction, mais nous allons lutter pour que l’AERES demeure.

Ce qui est rassurant tout de même, c’est que l’évaluation continue actuellement. Nous avons lancé la vague E. Nous n’avons reçu aucun signal du MESR nous disant d’arrêter ou de ralentir le rythme. C’est bien la marque que ce que l’on fait n’est pas inutile.


Propos recueillis par Sylvie Lecherbonnier et Camille Stromboni | Publié le

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LMA.

Pour avoir évalué des formations à la fois pour le ministère (DUT) et pour l'AERES, je ne trouve pas du tout judicieuse la suppression de l'agence et surtout le basculement vers l'auto-évaluation. J' ai lu et analysé des dizaines d'auto-évaluation et elles ne sont pas satisfaisantes, loin de là. L'établissement laisse dans 80% des cas le soin à l'enseignant chercheur porteur du projet de la faire ! Qui va s'auto-évaluer négativement ? Et de toutes façons dans une démarche qualité, l'évaluation externe est obligatoire, sinon on se retrouve avec du cheval dans notre boeuf...

LMA.

Pour avoir évalué des formations à la fois pour le ministère (DUT) et pour l'AERES, je ne trouve pas du tout judicieuse la suppression de l'agence et surtout le basculement vers l'auto-évaluation. J' ai lu et analysé des dizaines d'auto-évaluation et elles ne sont pas satisfaisantes, loin de là. L'établissement laisse dans 80% des cas le soin à l'enseignant chercheur porteur du projet de la faire ! Qui va s'auto-évaluer négativement ? Et de toutes façons dans une démarche qualité, l'évaluation externe est obligatoire, sinon on se retrouve avec du cheval dans notre boeuf...