Ellen Hazelkorn (experte à l’OCDE) : "Faut-il restructurer l’enseignement supérieur d’un pays à cause d’un ranking, comme souhaite le faire votre président Sarkozy ?"

Propos recueillis en anglais et traduits par Maëlle Flot
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Ellen Hazelkorn (experte à l’OCDE) : "Faut-il restructurer l’enseignement supérieur d’un pays à cause d’un ranking, comme souhaite le faire votre président Sarkozy ?"
Classement du Times Higher Education Supplement sur les universités après celui du Financial Times sur les masters en management qu'a précédé la 6ème édition du classement de Shanghai parue cet été. Les classements se suivent, mais se ressemblent-ils dans la définition de leurs critères et quel sont leurs effets sur l'enseignement supérieur ? Ellen Hazelkorn, experte à l’OCDE, a étudié l’impact des rankings. Directrice du pôle recherche et entreprise au Dublin Institute of technology, elle a aussi mené des voyages d’études en Allemagne, en Australie et au Japon depuis 2006, pour le programme de l’OCDE sur la gestion institutionnelle de l’enseignement supérieur (IMHE).

Le classement 2008 du THE-QS Word University Rankinks se veut un classement mondial. La présidence française de l’Union souhaite quant à elle réaliser un classement européen des universités. Est-elle sur la bonne voie ?

Nous en sommes encore très loin. La vraie question est : que cherche-t-on ? A faire un ranking pour communiquer autour du ranking ou à informer le public. Les gouvernements devraient communiquer sur l’utilisation ou les risques de mauvaises utilisations des rankings. Un ranking donne une vision très réductrice du paysage de l’enseignement supérieur et permet rarement de renseigner dans le détail les étudiants ou leurs parents. Une fois la question des objectifs posée, il faudra savoir comment trouver les informations, or c’est un point fondamental. L’impact de l’enseignement est difficile à mesurer car il se situe dans la durée, sur le long terme. Or les politiques n’aiment pas la complexité. Les critères pris en compte dans le classement de Shanghai n’ont pas été définis pour leur pertinence mais parce qu’ils avaient le mérite d’exister, d’être des données publiques. Les auteurs du classement ne s’en sont pas cachés d’ailleurs.  

L’enjeu réside donc principalement dans la définition des critères de ces rankings...

Les auteurs du classement de Shanghai ont pris en compte le nombre de publications scientifiques, celles en tout cas qui étaient disponibles en anglais. Et principalement pour la recherche fondamentale et pour certaines disciplines. Les données sont ainsi pauvres pour les sciences de l’ingénieur ou encore le secteur de l’information et de la technologie. C’est une définition très réductrice de la recherche et des universités en général. Le classement du Times, s’il est loin d’être parfait, donne une vision un peu plus juste de ce qu’est l’enseignement supérieur en introduisant d’autres critères autour de la formation, de l’avis des recruteurs, de l’opinion des étudiants, de la politique internationale, etc.  

Vous avez mené des voyages d’étude pour l’OCDE afin de connaître les impacts de ces classements. Quels sont-ils ?

L’impact du classement de Shanghai a dépassé ses auteurs mêmes. Quand on voit que le gouvernement des Pays-Bas sélectionne ses étudiants étrangers en fonction de leur appartenance ou non à une université figurant dans ce ranking, où va-t-on ? Que des banques octroient leurs crédits aux seuls étudiants issus de ces établissements ? Que devient la démocratisation de l’enseignement supérieur dans ces conditions ? Un débat autour des rankings conduit à s’interroger sur la société à laquelle nous aspirons. Une société stable ? Un monde ultra-libéral où il y a des perdants et des vainqueurs avec, à la clé, un risque de violence sociale ? Trop souvent les politiques oublient l’impact socioéconomique de l’enseignement supérieur car cette dimension ne colle pas avec une analyse à court terme. Ainsi, on découvre, avec la crise alimentaire mondiale, qu’il manque des spécialistes pour l’agriculture. Avec la crise au Moyen-Orient, qu’il manque des spécialistes des religions.  

Quels sont les effets constatés au sein des établissements ?

Certaines universités sont tentées de redéfinir leur champ d’enseignement et de recherche non pas en fonction d’une stratégie propre et réfléchie mais de classements dont les critères n’ont pas été déterminés pour leur pertinence mais par le seul mérite d’exister, d’être des données publiques. On observe aussi une utilisation des rankings à l’échelle d’un Etat. Un certain nombre de gouvernements ont utilisé ou utilisent les classements pour réformer.  

Cette utilisation politique des rankings présente-t-elle des risques ?

Je dis qu’il faut faire attention. Faut-il restructurer l’enseignement supérieur d’un pays à cause d’un ranking, comme souhaite le faire votre président Sarkozy ? Le temps du politique, à court terme, n’est pas celui de l’enseignement supérieur. Si vous décrétez que l’excellence ne peut se trouver que dans quelques établissements, que deviennent les autres, le territoire qui y est attaché, les gens, les entreprises, etc. de ce territoire ? L’excellence peut aussi se trouver dans des universités nouvelles dans certains domaines. En Allemagne, l’opération dite « universités d’élite » a exclu les établissements du Nord et de l’Est du pays. Que deviennent ces régions ? La question se pose aussi pour la France avec l’Opération Campus. Y aura-t-il effectivement davantage d’argent sur le long terme ?  

Existent-ils des pays avec une approche plus « saine » de l’utilisation des rankings ?

L’étude que je mène pour l’OCDE m’a conduit en Allemagne, en Australie et au Japon. Chacun de ces pays évolue dans un contexte très concurrentiel et a des raisons géopolitiques de protéger son enseignement supérieur. Le Japon s’est doté ainsi d’une nouvelle législation dans les années 90. L’Allemagne a financé davantage une dizaine d’universités dites d’élite. L’Australie, qui a un gouvernement social-démocrate, n’a pas fait le choix de donner beaucoup et exclusivement à un petit nombre d’établissements supérieurs. Contrairement aux idées reçues sur ce pays, ce dernier ne souhaite pas un système élitiste.     

Lien utile : www.oecd.org/edu/imhe/rankings

Contact : ellen.hazelkorn@dit.ie


Propos recueillis en anglais et traduits par Maëlle Flot | Publié le

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