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Eva Clouet (étudiante primée par l'OVE) : "Prostitution étudiante : ce ne sont pas du tout des premières années paumées. C’est une démarche réfléchie"

Propos recueillis par Fabienne Guimont
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Eva Clouet (étudiante primée par l'OVE) : "Prostitution étudiante : ce ne sont pas du tout des premières années paumées. C’est une démarche réfléchie"
Eva Clouet a été projetée sous le feu médiatique début 2008 à la sortie de son essai La prostitution étudiante à l'heure des nouvelles technologies de communication - publié en même temps et chez le même éditeur (Max Milo) que le témoignage d’une étudiante sur sa prostitution. Etudiante en master 2, elle vient de recevoir une mention spéciale de l’OVE (observatoire de la vie étudiante) pour son mémoire de sociologie sur ce thème (université d’Angers). Alors qu’aucun chiffre n’existe sur la prostitution étudiante, elle ouvre un champ de recherche encore inexploré. Son étude se fonde sur des entretiens sociologiques de quatre escorts-girls, d'un escort-boy et de deux clients, tous adeptes de forums internet d’échanges et de rencontres.

Dans quel contexte avez-vous abordé le sujet de la prostitution étudiante ?

Aucune étude avec un regard sociologique n’avait été produite sur la prostitution étudiante. Un article du Figaro avait été écrit suite à un tract d’un syndicat étudiant qui voulait alerter sur la précarité étudiante pendant le mouvement anti-CPE [Sud étudiant prétendait que 40000 étudiant(e)s se prostituaient pour des raisons de précarité. Un chiffre sans fondement au regard des chiffres du ministère de l’intérieur sur la prostitution globale, NDLR]. Certains sites Internet en parlaient mais il n’y avait rien de formel ni d’officiel. J’ai d’abord essayé, vainement, d’approcher les étudiantes via les petites annonces sur les campus, les infirmières et psychologue de la médecine préventive et les bars à hôtesses. Par défaut, je suis donc allée sur Internet où j’ai trouvé un forum public dédié à la prostitution avec entre autres des étudiant(e)s. Les personnes qui se prostituent via Internet se font appeler escort-girl ou escort-boy avec un jargon spécifique pour se distinguer de la prostitution de rue. Elles/ils accompagnent des clients pendant une ou deux heures avec parfois d’autres buts que les relations sexuelles. Entre membres du forum, ils s'échangent des messages privés sous pseudonyme dans des boîtes mails privées. C’est par ce biais que j’ai repéré puis contacté une quinzaine de prostitué(e)s étudiant(e)s et une petite dizaine de clients – en province et à Paris - en expliquant ma démarche. Certains ont accepté de se prêter à des entretiens sociologiques de une à cinq heures. Le bouche à oreille a aussi fonctionné.  

Quelles sont les motivations de ces étudiant(e)s ?  

Sans les hiérarchiser, j’ai pu établir plusieurs motivations. Le besoin d’argent, sachant que l’heure de rencontre peut être tarifée à 200 euros et que ces étudiantes viennent en majorité de la classe moyenne ou populaire, comme cette étudiante en école d’architecture qui avait l’aide de ses parents a minima et touchait 150 euros de bourse (échelon 0). Le souci financier est aussi lié au manque de temps. Ces étudiantes ont toutes travaillé (serveuse le soir...) mais ces jobs les ont mis en échec, comme pour cette étudiante qui faisait du baby-sitting trois nuits par semaine (pour 300 euros) pendant six mois mais qui n’a pu suivre les partiels en troisième année. Elles se disent : « En travaillant 100 heures comme vendeuse je gagne 700 euros. En faisant escort, je gagne cette somme en six heures ». Ces étudiantes ont un profil sociologique qu’on peut qualifier de « prêtes-à-tout-pour- réussir ». Elles pratiquent une prostitution occasionnelle deux ou trois fois par mois et n’envisagent jamais de poursuivre à l’avenir car elles sont persuadées de trouver du travail à la fin de leurs études d’architecture, de doctorat, d’économie...Ce ne sont pas du tout des premières années paumées. C’est une démarche réfléchie. Une autre motivation pour certaines est de sortir des carcans familiaux - où la morale catholique pesait et limitait les sorties et la sexualité -, en trouvant un moyen d’exprimer librement leur sexualité. Pour d’autres, que j’ai appelées « les désillusionnées de l’amour », elles ont vévu des échecs lors d’histoires d’amour avant de se lancer dans des aventures d’un soir. Comme elles ont senti un manque de respect, elles se sont dit que finalement dans la prostitution, elles pourraient au moins se faire payer et se sentent ainsi davantage valorisées. Malgré mai 68, la sexualité pour les femmes reste normée : les filles qui vivent plusieurs aventures sont toujours considérées comme des putes. Ces filles souffraient des normes et veulent les dépasser en se caricaturant.

Quelles sont les différences entre la prostitution de rue et la prostitution sur Internet ?

Sur Internet, elles ne sont pas visibles. Elles ne veulent pas être prises pour des prostituées, ni être vues par leurs familles ou que cela ait des répercussions sur leur vie professionnelle. Elles ne montrent que des photos de corps, proposent des prestations sexuelles, des massages, des rendez-vous sensuels et voient les clients à l’hôtel la plupart du temps. Les clients sont des hommes mariés de 40-50 ans de la classe dirigeante qui gagnent entre 4000 et 5000 euros par mois. Ils sont plutôt gentleman, arrivent avec des fleurs, cela ressemble à de la prostitution de luxe. Ils sont également clients de la prostitution de rue où ils assouvissent leur plaisir seul. Avec les escortes étudiantes en particulier ils ont plus envie de discuter. Internet a facilité cette prostitution étudiante qui autrefois se passait sur les campus dans les toilettes, par petites annonces dans les journaux et via le minitel. Les étudiantes mettent en avant leur statut, non pas pour des raisons marketing, mais pour justifier de certaines indisponibilités. L’étudiante fait fantasmer car ce sont des jeunes, cultivées avec l’image de la lolita.

Comment est vécue cette prostitution ?

Les personnes que j’ai rencontrées le vivent positivement. La plupart sélectionne leurs clients et cela leur permet d’améliorer leur situation pour finir leurs études, c’est stratégique. Pour le garçon, avec des tarifs moins élevés, cette prostitution se rapproche de celle de la rue avec plusieurs passes par semaine. En moyenne, les rencontres pour les filles sont de deux par semaine à une tous les deux mois. Globalement ils arrivent à rester anonymes. Le forum est un lieu de discussion très important pour parler alors qu’ils se cachent de tout le monde. Ils organisent des jad [just a dream dans le jargon du milieu] pour se retrouver localement entre membres du forum.               


Propos recueillis par Fabienne Guimont | Publié le

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Spangle.

Être "étudiante" c'est certes être jeune et cultivée, mais c'est aussi autre chose. Le client a en tête les mêmes clichés et les mêmes valeurs que tout un chacun, c'est à dire qu'il a horreur de la prostitution forcée, qu'il assimile aux frangines migrantes de la rue ; il tient à éviter de participer à une telle exploitation et c'est souvent l'une des raisons pour laquelle il choisit de rencontrer des escorts, "étudiantes" de préférence. Votre étude montre qu'il a tout à fait raison sur ce point ! Même si les collègues de la rue ne sont pas, pour la plupart, les pauvres victimes de réseaux que l'on imagine souvent, elles subissent plus durement la précarité, le racisme, les lois sur l'immigration, et peuvent donc se trouver en souffrance, coincées économiquement dans une profession qui ne leur convient pas.

buchanan.

Propos contradictoire : "Les étudiantes mettent en avant leur statut, non pas pour des raisons marketing, mais pour justifier de certaines indisponibilités. L’étudiante fait fantasmer car ce sont des jeunes, cultivées avec l’image de la lolita" : il s'agit bien malheureusement d'un argument marketing de la même façon que le marquage racial en est un comme "asiatique".