Exclusif. Sylvie Faucheux limogée du rectorat de Dijon : "Je suis la victime d’une affaire politique"

Camille Stromboni
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Sylvie FAUCHEUX - ancienne rectrice de Dijon - ex-présidente de l'université de Versailles-Saint-Quentin ©CS février2014
Sylvie FAUCHEUX - ancienne rectrice de Dijon - ex-présidente de l'université de Versailles-Saint-Quentin ©CS février2014
Sylvie Faucheux, remerciée. Le Conseil des ministres a tranché mercredi 26 février 2014 : la rectrice de Dijon a été remplacée par Denis Rolland, actuel recteur de Guyane. Une éviction à mettre en lien avec les "erreurs de gestion" pointées par la ministre Geneviève Fioraso à l’université de Versailles-Saint-Quentin, au bord de la cessation de paiement fin 2013, et dont Sylvie Faucheux a été la présidente de 2002 à 2012. Dans une interview à EducPros, l’ancienne présidente de l’UVSQ met le ministère, et surtout son successeur à la tête de l’établissement, face à leurs responsabilités. Elle estime servir de "fusible" dans une affaire "politique très médiatisée".

Le Conseil des ministres a nommé aujourd’hui un nouveau recteur à Dijon, Denis Rolland, mettant fin à vos fonctions. Comprenez-vous cette décision ?

J’ai beaucoup de mal à la comprendre. Il y a un paradoxe : on est venu me chercher pour être rectrice, en raison de mes excellents résultats de présidente d’université à Versailles, et aujourd’hui on me limoge en raison de la crise de cette université, que j’ai quittée il y a deux ans.

J’ai surtout l’impression que je suis la victime qui sert de fusible dans une affaire politique très médiatisée. Il fallait trouver un traitement politique à cette crise, mais mon départ ne résout pas la crise financière de l'UVSQ. L'équipe actuelle est-elle capable de retrouver un équilibre financier ?

C’est très grave ce qui se passe : mettre en cause ma seule responsabilité signifierait qu'un président d’université serait hors-sol, décidant tout seul dans son coin. C’est évidemment totalement faux, un président n’agit pas seul : nos décisions sont soumises à un conseil d’administration et toute une série de contrôles externes intervient au rectorat et avec les commissaires aux comptes. Toutes les décisions entre 2006 et 2012 ont ainsi été validées.

J’ai été accusée depuis le départ, mais je suis restée silencieuse, alors que le nombre de fuites sur ces observations provisoires de la Cour des comptes est frappant.

S’appuyant sur les observations de la Cour des comptes, Geneviève Fioraso a tout de même dénoncé des "erreurs de gestion" commises durant cette période à l’UVSQ…

Le rapport de la Cour des comptes n’est pas encore terminé, puisque des auditions se tenaient encore ce lundi. Je m’exprimerai plus précisément une fois qu’il sera public car la confidentialité est la règle pour une telle procédure. J’ai été clairement accusée depuis le départ, notamment dans la presse, mais je suis restée silencieuse et j'ai respecté mon devoir de réserve, alors que le nombre de fuites sur ces observations provisoires est frappant.

La très forte augmentation de la masse salariale de l’université est pointée par la ministre pour expliquer la situation actuelle. Celle-ci aurait eu lieu sous votre mandat.

Je tiens à rappeler que l’UVSQ est l’université nouvelle qui s’est le plus développée ces dix dernières années. Nous sommes entrés au classement de Shanghai en 2010 et 2011, nos effectifs ont crû de près de 40% entre 2006 et 2012, nous avons les meilleurs taux de réussite en licence et d’insertion professionnelle, nous avons intégré une faculté médicale dans l’université, créé un observatoire des sciences de l’univers, mis en place des bibliothèques universitaires. Il semble que le constat de succès soit largement partagé.

Bâtiment Vauban-Guyancourt - université de Versailles-Saint-Quentin - ©S. Blitman

Concernant les recrutements, soyons précis. Nous sommes passés aux RCE (responsabilités et compétences élargies) en 2010. Entre 2010 et 2011, il y a eu une croissance de la masse salariale de 7,6%, qui s’explique par les compétences nouvelles dont nous avions besoin avec l’autonomie, et cela correspondait aussi à l’ouverture des bâtiments de la faculté des sciences de la santé et de l’Observatoire.

Ensuite, lorsque nous avons voté le budget 2012 [en décembre 2011], ce dernier était très prudentiel, avec une augmentation prévue des recettes de 1,5%, et la décision que la masse salariale 2012 devrait être identique à celle de 2011. C’était donc un vote de stabilité et j’ai quitté l’université quelques semaines plus tard, en mars 2012.

Il s’avère que les recrutements ont finalement continué à croître, de plus de 6% , soit près de 8 millions d’euros, en 2012. L’IGAENR indique bien dans sa note sur l’université que cela s’est produit entre août et décembre 2012 principalement. Une tendance poursuivie en 2013, avec une dépense de masse salariale qui est passée de 91 à 101 millions d’euros.

J’assume donc les recrutements entre 2010 et 2011, mais pas le reste !

C’est donc la faute du président actuel Jean-Luc Vayssière, et à son équipe dirigeante ?

Jean-Luc Vayssière - Université Versailles - Saint-Quentin - ©C.Stromboni-Nov2013Je ne suis pas là pour faire porter la responsabilité sur quiconque, je donne des faits et des chiffres.

Nous savions qu’il fallait arrêter les recrutements, nous l’avions acté, puis j’ai quitté mes fonctions. Le fonds de roulement fin 2011 était de 6 millions d’euros. Nous n’avons reçu aucune alerte du rectorat. Nos ressources propres ont continué à croître jusqu’à fin 2011, où elle représentaient 17 millions d’euros, quand elles tombaient à 9 millions d’euros à la fin de l’année suivante.

Quant à l’équipe dirigeante actuelle de l’université, est-il nécessaire de rappeler qu’elle était au courant de tous les dossiers remis en cause aujourd’hui, puisqu'une grande partie d’entre elle a participé à la gouvernance du temps de mon mandat.

Le président était le vice-président du conseil d’administration, il préparait et présentait tous les dossiers devant ce conseil, le DGS (directeur général des services) était directeur financier de l’université et a donc préparé le budget 2012, qui semble poser problème, ou encore le second PPP (Partenariat public-privé) sur l’efficacité énergétique, fortement décrié aujourd’hui.  Si la direction critique certains de ces dossiers aujourd'hui, elle les a auparavant défendus.

Si l’on peut me reprocher quelque chose, c’est d’avoir été une présidente "manager". J’ai voulu développer très fortement l’université, mais j’ai toujours mis en face des coûts des recettes.

Comment un tel changement de ligne serait-il possible, de la part d’un président d’université qui était auparavant votre plus proche collaborateur ?

Des revirements importants de politique ont eu lieu, c’est indéniable. L’exemple le plus flagrant est la sortie du PRES UPGO (Université Paris Grand Ouest). Nous nous étions battus pour appartenir à Saclay, tout en développant UPGO, avec une fusion avec l’université de Cergy en vue. J’ai pris l’administration provisoire du PRES, après m’être assurée que Jean-Luc Vayssière et moi-même étions sur la même ligne, ce qui était le cas. Du jour au lendemain, nous sommes finalement sortis d’UPGO, sans rien y gagner d’ailleurs du côté de Saclay.

Université Versailles - Saint-Quentin - Reunion président-personnels - ©C.Stromboni-Nov2013

Réunion des personnels à l'UVSQ en novembre 2013 avec le président Jean-Luc Vayssière, venu expliquer la situation de l'établissement. (©CS)

Une avance de l’État de 800.000 € pour assurer les salaires des personnels, un fonds de roulement qui serait réduit à néant, 5,2 millions d’euros de déficit prévisionnel : la gravité de la crise est de taille pour advenir d’un seul coup...

Il ne faut pas oublier que les chiffres fluctuent beaucoup depuis le début de cette crise, on ne connaît pas la situation réelle ni l’ampleur des difficultés. Je suis persuadée que le déficit n’est pas à cette hauteur, ce n’est pas possible en deux ans, alors que pendant dix ans il n’y a pas eu de problèmes graves.

Il faut noter tout de même que beaucoup d’universités sont en grande difficulté budgétaire, notamment en raison du GVT (glissement vieillesse technicité – progression de la masse salariale en raison de l’évolution de carrière des fonctionnaires). La différence, c’est que Versailles a fait le choix de les médiatiser très fortement. Ce qui a mis le ministère en porte-à-faux, comme si la solution de la crise financière de l'UVSQ ne pouvait venir que de l'État.

La croissance des frais de bouche n’intervient qu’en 2012. J’aurais attendu dix ans avant d’être prise d’une boulimie ?

Vous n’avez aucune responsabilité dans la situation actuelle de l’UVSQ ?

À partir du moment où l’on agit, on a toujours une part de responsabilité. Si l’on peut me reprocher quelque chose, c’est d’avoir été une présidente "manager", ce qui était encouragé à l’époque. J’ai voulu développer très fortement l’université, mais j’ai toujours mis en face des coûts des recettes. J’ai passé mon temps à aller chercher de l’argent pour l’université, en montant des projets.

Il y a eu depuis un arrêt, avec un changement de politique à cet égard, en considérant que seul l’État doit abonder au budget. C’est l’une des causes, je crois, de la situation financière en 2014.

Y a-t-il eu des abus sous vos mandats, notamment concernant une forte augmentation des frais de bouche, ou les primes des dirigeants de l’université ?

Je tiens à souligner qu’aucun abus ne figure dans les observations provisoires de la Cour. Concernant les frais de bouche, la croissance de ces derniers n’intervient qu’en 2012. J’aurais attendu dix ans avant d’être prise d’une boulimie ?

Pour les primes, nous avions une politique indemnitaire favorable et incitative auprès de l’ensemble des personnels, comme cela était préconisé à l’époque. Il y avait aussi des primes liées à l’intéressement, en toute légalité, qui reposaient sur nos ressources propres, et étaient attribuées pour le montage de chaires industrielles, de programmes internationaux de formation continue ou encore lorsque des chercheurs concluaient des contrats de recherche avec des industriels.

Quant à moi, j’ai eu des primes en tant que présidente – comme tous les présidents d’université – ainsi que des primes sur intéressement en raison de mes activités de recherche.

Je tiens à écarter toute polémique sur ma présidence de la fondation partenariale Fondaterra. Celle-ci n’a aucunement participé à la définition du PPP.

La conclusion d’un des deux PPP qui a eu lieu sous votre mandat est pointée du doigt comme l’un des facteurs des déficits actuels, en raison d’une mauvaise anticipation de ses coûts à venir notamment…

Sur le fond, il est bon de rappeler qu’un PPP est une procédure extrêmement encadrée, avec des validations du ministère de l’Enseignement supérieur, de Bercy ou de la MAPP (Mission d'appui aux partenariats public-privé - Bercy), qui interviennent tout au long du processus. Nous avions évidemment prévu un équilibre financier.

Nous n’aurions peut-être pas dû intégrer dans ce contrat les services de maintenance, d’entretien et de ménage. À l’époque, cela semblait la bonne solution, sachant que cette mission était déjà grandement externalisée, et que nous avions prévu un plan de restructuration des personnels restants pour 2012-2013. Ce dernier n’a finalement pas été appliqué. C’est une raison du surcoût, de même que la vente de certificats d’économies d’énergie initialement prévue, qui aurait dû représenter plus de 300.000 €. Enfin, ce PPP devait constituer d’abord un investissement pour l’université, pendant quatre ans, avant d’atteindre l’équilibre et de devenir avantageux pour l’UVSQ.

Aujourd’hui, il a été renégocié, mais il va falloir payer des prestataires extérieurs pour l’entretien et le ménage, et le déficit de l’université semble maintenu au même niveau.

Votre rôle à la tête de la fondation Fondaterra est contesté : il s’agirait de la fondation prescriptrice du PPP, que vous avez signé en tant que présidente de l’université…

Je tiens à écarter toute polémique sur ma présidence de la fondation partenariale Fondaterra. Celle-ci n’a aucunement participé à la définition du PPP ou au choix du partenaire privé – la MAPP l’écrit noir sur blanc – et il est courant qu’un président d’université soit à la tête d’une fondation de ce type.

Craignez-vous des poursuites devant la CDBF [Cour de discipline budgétaire et financière] ? Que comptez-vous faire par la suite ?

Non. Quant à la suite, c’est un peu tôt pour m’exprimer, je n’en sais absolument rien.

Geneviève Fioraso - ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche - université - ©CS Janvier 2014Geneviève Fioraso explique cette éviction par la nécessité de "permettre à Sylvie Faucheux d'être libre de ses mouvements"
Cette décision vise à "permettre à Sylvie Faucheux d'être libre de ses mouvements pour répondre aux mises en cause de son activité passée en tant que présidente de l'UVSQ", a déclaré la ministre de l'Enseignement supérieur à l'AFP, mercredi 26 février.

"Sa gestion a été mise en cause" dans des "observations provisoires de la Cour des comptes et également dans un rapport que j'ai mandaté par l'Inspection générale et qui faisait état effectivement de dysfonctionnements dans la gestion", a-t-elle ajouté.

Concernant le rapport final de la Cour des comptes, il devrait être rendu public d'ici début mars 2014.
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