François Dubet : "On choisit de tendre la main à quelques lycéens méritants, mais que fait-on des autres ?"

Isabelle Dautresme et Camille Stromboni
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François Dubet, sociologue
François Dubet, sociologue // ©  Hamilton / R.E.A
Quel bilan pour les dispositifs "égalité des chances" des grandes écoles, après une quinzaine d'années d'existence ? Pour le sociologue François Dubet, outre qu'elles ont un résultat limité en termes de démocratisation, ces initiatives participent à une vision élitiste et permettent d'éviter de poser la question de fond : que fait-on pour aider les lycéens non "méritants" ? Premier volet d'une série d'articles sur l'égalité des chances.

Que pensez-vous des dispositifs "égalité des chances" portés par les grandes écoles ?

J’ai un jugement plutôt ambivalent. D’un côté, il n’y a aucune raison de s’y opposer bien sûr, car on sait que le recrutement des grandes écoles reste extrêmement fermé socialement. Si on ne fait rien, cela ne risque pas de s’arranger.

Mais, en même temps, j’ai une certaine résistance vis-à-vis de ce système. Car, d’une certaine façon, on choisit de tendre la main à quelques lycéens méritants, en laissant les autres dans une situation impossible. Quid des bacheliers "normaux", bons, moyens ou faibles ? C’est une vision parfaitement élitiste : on sauve ceux qui le méritent, les autres, non. D’autant que par essence ce sont des dispositifs limités, puisque le nombre de lycéens qui peuvent en bénéficier est faible. Et très peu intègrent ensuite une grande école. Ils permettent donc la démocratisation… d’une tête d’épingle. 

Il faut toutefois noter l’effet d’entraînement de ces initiatives sur les lycées concernés. Cela montre aux élèves qu’ils ne sont pas condamnés à des parcours "médiocres", s’ils font des efforts. Cela crée un dynamisme pour lutter contre la fatalité et remobilise les profs.

Au final, si je suis favorable à ces dispositifs, ils ne peuvent être l’alpha et l’oméga de la politique en matière de justice sociale.

À l’origine, il y avait deux écoles : Sciences po, qui a ouvert une voie d’entrée spéciale pour les élèves de lycées défavorisés. Et l’Essec, qui a fait le choix d’accompagner les lycéens vers les concours "normaux".  De quel côté votre cœur balance-t-il ?

Tout le monde veut participer à l’effort de démocratisation, tant mieux. Cela fait désormais partie de la panoplie minimum que se doit d’afficher une grande école, au risque d’apparaître incorrecte.

Mais il y a différents moyens de s’emparer de cette question. Dans cette opposition historique, c’est le modèle de l’école de commerce qui a triomphé. Celui de Sciences po n’a fait aucun émule, tandis que les dispositifs de type Essec se sont multipliés, et ont même reçu le soutien de l’État. J’ai pourtant le sentiment que Sciences po Paris propose une solution bien plus courageuse, juste et efficace.

Parce qu’on sait bien que pour des concours aussi sélectifs que ceux des grandes écoles, même si l’on aide les lycéens à les préparer, rien ne remplace le capital culturel acquis par les jeunes des milieux favorisés. On ne rattrape pas la maîtrise fluide d’une langue étrangère obtenue grâce à des séjours à l’étranger avec un accompagnement qui commence simplement au lycée.

Sciences po Paris - IEP - Cours amphi Boutmy - Octobre 2012 - ©Camille Stromboni

Alors pourquoi Sciences po ne l’a-t-il pas emporté ?

Car ce dispositif porte atteinte à la croyance, inébranlable en France, de l’égalité du concours républicain ! Richard Descoings [ancien directeur de l’institut parisien, à l’initiative des conventions CEP] s’était d’ailleurs heurté à de très fortes résistances, de l’Unef comme de l’Uni.

Des prépas spéciales pour aider les lycéens, c’est plus consensuel. Et cela permet de ne pas toucher aux concours, classes prépa et grandes écoles. Les catégories sociales favorisées y ont un accès privilégié et elles n’ont pas l’intention de se laisser concurrencer. Un tout petit nombre de lycées parisiens apportent un accès aux écoles les plus prestigieuses et ce modèle n’est que très peu contesté.

Le problème majeur de la France, ce n’est pas de donner plus de places aux élèves méritants dans les filières sélectives, c’est de s’occuper des "moins méritants".

Réserver des places en filière sélective pour les meilleurs bacheliers de chaque lycée, comme le prévoit la loi sur l’enseignement supérieur de 2013, c’est une mesure qui peut avoir son efficacité ?

Oui, mais une fois encore, le problème majeur de la France, ce n’est pas de donner plus de places aux élèves méritants dans les filières sélectives, c’est de s’occuper des "moins méritants" ! Les moins solides, ceux qui vont se faire massacrer en toute légalité dans des filières où ils n’ont aucune chance de réussir.

Quant à l’image que cela donne de l’université, cela me choque évidemment mais je m’y suis habitué et il faut être conscient que les lycéens ont déjà une image désastreuse de la fac.

Si tous ces dispositifs vous paraissent limités, quelles solutions doit apporter l’enseignement supérieur pour accueillir et faire réussir les moins favorisés ?

Il faudrait d’abord s’occuper de l’université car c’est elle qui accueille la majorité des étudiants. On est persuadé en France que tout le monde rêve que ses enfants fassent Normale sup ou Polytechnique. Mais c’est le rêve des classes moyennes supérieures et des profs. Une majorité de Français souhaitent que leurs enfants fassent de bonnes études pour trouver un bon travail.

Mais pourquoi la professionnalisation est-elle si tardive à la fac ? Pourquoi la moitié d’un amphi ne passe pas le cap des premiers partiels de licence 1 ? Améliorer la qualité de la formation universitaire est crucial.

S’il est naturel que les familles fassent leur marché pour choisir la meilleure formation pour leurs enfants, il  n’est pas normal que des établissements publics fassent leur marché pour recruter les meilleurs lycéens.

L’université doit-elle sélectionner à l’entrée, comme le préconisent certains ?

On vit dans une hypocrisie incroyable : on est soi-disant contre la sélection, mais on accepte que la moitié du système sélectionne [IUT, BTS, CPGE, IEP, écoles d’ingénieurs publiques]. Mais il ne faut pas pour autant sélectionner à l’université, ou interdire aux bacs pro d’aller à la fac. Tant que l’on n’a pas la capacité de proposer une formation adaptée à tous les lycéens, il ne faut surtout pas qu’ils se retrouvent sur le bord de la route.

Il faut en revanche qu’il y ait une véritable interaction entre le lycéen et l’université, en amont. Cela doit dépasser un mail pour sanctionner une inscription. L’orientation "active" n’existe pas pour l’instant, même si l’on fait des progrès. Le système d’orientation postbac doit être plus long, pour être plus efficace.

Rendre la licence universitaire plus progressive vous paraît-il être une solution ?

La spécialisation est beaucoup trop précoce à l’université ! Il faut un vrai tronc commun en première année. Par exemple en littérature et humanités, en droit et sciences sociales… Et que les étudiants prennent les décisions d’orientation à la fin, en L3. Aujourd’hui, beaucoup font un choix de filière à pile ou face… Et cela pourra pallier le manque de culture générale dont souffrent beaucoup d’étudiants.

Concernant les bacheliers professionnels et technologiques, qui sont nombreux à échouer en licence, la mise en place de quotas en BTS et DUT est-elle une bonne chose ?

C’est très bien. Il faut obliger ces formations à s’ouvrir plus à ces publics. Car s’il est naturel que les familles fassent leur marché pour choisir la meilleure formation pour leurs enfants, il  n’est pas normal que des établissements publics fassent leur marché pour recruter les meilleurs lycéens.

Évidemment les directeurs d’IUT ne sont pas contents de la mise en place de ces quotas. Ils finissaient par sélectionner à un niveau de plus en plus élevé, alors que ces cursus ne sont pas faits pour ça.

Une filière spéciale pour les bacs pro à l’université est à l’étude. Certains craignent une "voie de garage". Et vous ?

Je ne vois pas bien ce que pourrait être cette voie professionnelle et je ne suis pas certain que les facs sachent faire cela d’ailleurs. Mais j’y suis plutôt favorable, car il faut absolument agir.

Néanmoins, il faut être bien conscient qu’aujourd’hui le premier problème, c’est le chômage. Si les bacheliers professionnels sont si nombreux à vouloir poursuivre des études, c’est aussi parce que le marché du travail est saturé.


Isabelle Dautresme et Camille Stromboni | Publié le