Françoise Lantheaume (maître de conférences à Lyon 2) : "Les enseignants ne savent plus ce que bien faire leur travail signifie"

Propos recueillis par Fabienne Guimont
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Françoise Lantheaume (maître de conférences à Lyon 2) : "Les enseignants ne savent plus ce que bien faire leur travail signifie"
Le « malaise des enseignants » est devenu depuis quelques années un sujet de société alimenté par une littérature médiatique et syndicale foisonnante. Parallèlement, à chaque rentrée scolaire sortent désormais plusieurs livres-témoignages décrivant le quotidien difficile des enseignants. S’appuyant sur une enquête qualitative de terrain auprès de 120 enseignants de collèges ou lycées et d’une quarantaine d’« experts de la difficulté enseignante » (directeurs d’établissement, personnels rectoraux…), la sociologue Françoise Lantheaume (Lyon 2-INRP) vient de co-publier un livre (*) sur les ressorts et les conséquences de ces difficultés. Conclusion : il faut davantage parler d’une crise du métier d’enseignant. 

De quelles hypothèses êtes vous partis pour analyser les causes des difficultés rencontrées par les enseignants et souvent décrites comme le « malaise enseignant » ?

Notre première hypothèse était que les transformation des modes de management des établissements – en se rapprochant de celles du privé - avaient des effets négatifs sur les enseignants. Après l’enquête de terrain, nous avons conclu que c’était la transformation du travail lui-même, et pas seulement le type de management, qui était à l’origine des difficultés/souffrances vécues. Deux aspects de leur travail ont été transformées essentiellement. Le premier est l’extension de leurs tâches (suivi des élèves en difficulté, cours, orientation, projets…). Les enseignants ont l’impression de devoir gérer un empilement non coordonné d’activités pour lesquelles ils ne se sentent pas forcément compétents et où ils se retrouvent en concurrence avec d’autres professionnels (conseiller d’orientation, directeur…). Ils ne savent plus ce que « bien faire » leur travail signifie. L’autre changement est que le doute s’est immiscé sur l’utilité sociale de leur travail. Cela les conduit à un sentiment d’impuissance. L’enseignant bascule de la difficulté à la souffrance lorsqu’il se sent impuissant à agir pour trouver de nouveaux critères pour « bien travailler ». Pour les « experts », la difficulté est d’abord un problème individuel : c’est l’enseignant qui ne peut faire face. Notre enquête auprès des enseignants a montré que cela était bien plus compliqué. Les difficultés ou les souffrances sont vécues dans la plupart des cas par de très bons enseignants.  

Comment se traduisent les difficultés éprouvées ?

Les enseignants ont l’impression d’une porosité de plus en plus grande entre la sphère professionnelle et la sphère personnelle. Par exemple, la fin de l’évidence de la scolarisation pour les élèves, le fait qu’ils n’adhèrent pas forcément aux valeurs de l’institution scolaire rend le travail d’intéressement avec eux très lourd, et cela dans tous les types d’établissement à des degrés divers. Ce travail se construit souvent en dehors de la classe, chez eux ou ailleurs (« qu’est-ce que je vais inventer ? », « quels documents pédagogiques trouver ? »…) et ils ressassent beaucoup si leur travail d’intéressement n’a pas fonctionné. Ils se sentent par ailleurs jugés en permanence. Il y a une difficulté collective des enseignants pour faire face à la critique. Il y a une faiblesse du groupe professionnel pour entrer en débat par rapport à la société et faire valoir son expertise, en raison du doute sur l’utilité de son travail.  

Quels rapports les enseignants entretiennent avec l’institution ?

Les enseignants auraient besoin d’être soutenus par l’institution pour faire face à la critique. Ce qui nous a frappé dans notre enquête, c’est la référence à Claude Allègre et chez les experts et chez les enseignants. Cette époque a été vécue comme un traumatisme. Le rapport de force est alors passé du côté des parents et cela a correspondu avec un sentiment de lâchage de l’institution : les enseignants se sont sentis disqualifiés par l’institution. Les enseignants se sentent entre le marteau et l’enclume, pris entre la montée de la critique, la difficulté de construire des repères collectifs pour entrer en débat et un sentiment de lâchage de l’institution. Au-delà du type de management, ce sont des éléments très forts pour expliquer leurs difficultés. Ce qui est en souffrance, c’est le métier et le travail lui-même. Or les politiques académiques mises en place dans les années 1990 pour repérer, prévenir et trouver des solutions aux enseignants en difficulté (mobilité, cellule d’écoute, bilans de compétences, formations ciblées…) ne répondent pas à la souffrance ordinaire vécue. On ne pose pas la question de l’organisation locale du travail.  

Quelles sont les sorties de crise explorées par les enseignants ?

Certains trouvent une issue en ajustant leur activité de façon pragmatique : ils s’investissent davantage sur des tâches que sur d’autres. Les collectifs de travail constituent pour eux des ressources car ils peuvent y discuter sur les façons de faire avec les élèves, de la pédagogie. Cela peut se passer en salle des profs, sur un projet…C’est une occasion de construire des repères communs. Pour cela, il faut qu’une organisation du travail le permette (lieux, temps, projets). Les enseignants recherchent aussi beaucoup des ressources à l’extérieur de l’école (dans des associations, syndicats, en devenant formateur…). Il faut faciliter ces engagements qui représentent une source de dynamisme pour les enseignants. On a remarqué dans nos enquêtes une contradiction entre le discours de beaucoup sur leur envie de changer de métier et le très petit nombre de passages à l’acte. Souvent ils ne voient pas comment réutiliser leurs compétences, un autre signe de la disqualification de leur métier à leurs yeux. Mais l’idée de pouvoir changer de métier est une soupape fantasmatique. En même temps, en s’intéressant à d’autres métiers, ils relativisent leurs difficultés.      

(*) La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant, Françoise Lantheaume et Christophe Hélou, PUF, septembre 2008.


Propos recueillis par Fabienne Guimont | Publié le

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