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Frédéric Mion (Sciences po Paris) : "Nous avons mis fin à toutes les irrégularités de gestion"

Camille Stromboni
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Frédéric Mion - Sciences po - ©Vincent Blocquaux
Frédéric Mion - Sciences po - ©Vincent Blocquaux

Frédéric Mion vient d'achever sa première année à la tête de Sciences po. Arrivé après la période très troublée et tendue qui a suivi le décès de Richard Descoings, le nouveau directeur estime avoir rétabli un climat apaisé et une gestion saine, lui permettant de dresser de nouvelles perspectives pour l'institut parisien. Entretien.

Vous avez repris les rênes de Sciences po il y a un peu plus d’un an, dans une situation de fortes tensions. Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Sciences po a traversé une année très compliquée et troublée, plutôt unique dans son histoire. J’ai été frappé de voir combien les personnels étaient restés concentrés sur leurs tâches.

Je n’ai pas trouvé une situation de guerre de tranchées, où j’aurais eu à m’aventurer entre des camps ennemis, la fleur au fusil. J’ai avant tout rencontré un très fort désir de revenir à une marche normale de l’établissement, chez l’ensemble des personnels, même ceux qui avaient pu être les plus critiques envers son fonctionnement.

Je n’ai pas trouvé à Sciences po une situation de guerre de tranchées, où j’aurais eu à m’aventurer entre des camps ennemis, la fleur au fusil

La Cour des comptes avait dénoncé dans son rapport un certain nombre d’irrégularités. Comment avez-vous rendu la gestion de l’institut plus saine et transparente ?

Une partie significative de l’année a été consacrée à reconstruire nos bases de fonctionnement. L’équipe de direction a été renouvelée et nous avons mis fin à toutes les irrégularités de gestion, conformément aux recommandations de la Cour, en traitant chaque point avec minutie.

Nous sommes désormais en règle, la page est tournée.

Concernant le service des enseignants, nous avons bâti un référentiel très précis qui a été validé par le ministère de l’Enseignement supérieur. Les errements sur les logements de fonction de certains personnels avaient déjà été corrigés.

A propos des salaires des dirigeants de l’institut, l’enveloppe prévue pour les cadres dirigeants est votée devant nos conseils, de même que le montant de la rémunération du directeur-administrateur, fixé à 200.000€ bruts annuels en 2013 et 2014. Le système des parts variables a, de son côté, été supprimé.

Nous nous sommes également mis en situation d’appliquer l’ordonnance de 2005 sur les règles de la commande publique et notre gestion financière a été reconnue tout à fait saine par l’agence de notation qui nous suit, Fitch.

Sciences po Paris - IEP - Cours amphi Boutmy - Octobre 2012 - ©Camille Stromboni

Où en sont les poursuites engagées devant la Cour de discipline budgétaire ?

Une enquête est en cours, avec un certain nombre de personnes mises en cause. Je ne peux m’exprimer plus à ce sujet.

Je note avec satisfaction que Sciences po a un peu moins fait parler de lui dans les medias cette année, ce que j’interprète comme une forme de normalité retrouvée

Le climat au sein de l’institut a pu être très difficile. Avez-vous le sentiment d’avoir renoué la confiance ?

Nous avons voulu recréer les conditions d’un dialogue apaisé avec l’ensemble des catégories de personnels, ainsi qu’avec l’Etat. Ce que je note avec satisfaction, c’est qu’au cours de l’année qui vient de s’écouler, Sciences po a un peu moins fait parler de lui dans les medias sur ces sujets, ce que j’interprète comme une forme de normalité retrouvée. Le climat est apaisé. Ce qui n’empêche : les discussions restent animées !

Une pétition de vacataires dénonçait tout de même en février 2014 le statut de "travailleurs jetables" qu’ils avaient à Sciences po…

Cette pétition a rassemblé quelques centaines de signataires, dont une grande partie d’étudiants. L’institut compte 4.000 vacataires. Ces chargés d’enseignement sont une population vitale pour Sciences po. Mais le ministère nous a rappelé les règles applicables en la matière, notamment les questions de limites d’âge ou de nombre d’heures d’enseignement, que nous avions quelque peu négligées à Sciences po.

J’ai mis de l’ordre dans tout ça, ce qui était nécessaire pour être conforme aux textes qui régissent ces personnels. J’entends les difficultés d’un certain nombre d’enseignants, dont la situation a pu être remise en cause, mais c’est mon devoir de chef d’établissement.

Le travail sur les statuts de l’IEP et de la FNSP (Fondation nationale des sciences politiques) était également l’un de vos grands chantiers de l’année. Qu’est-ce qui va changer ?

En m’appuyant sur les conclusions d’un comité de travail, j’ai élaboré ma proposition de réforme avec deux finalités : clarifier les compétences des deux instances de gouvernance de l’institut et y associer toutes les parties prenantes de Sciences po.

La FNSP a la responsabilité des grandes orientations stratégiques, de la gestion administrative et financière de Sciences po et exerce une mission de surveillance ; l'IEP voit son rôle éducatif et académique étendu à la recherche et à la documentation, à l'instar de toutes les grandes universités de recherche de rang international.

Le conseil d’administration de la FNSP a été resserré à 25 membres, contre 35 jusqu’ici. Nous avons conservé une majorité de personnalités extérieures, mais aussi renforcé la part d’élus qui vont y siéger. Le conseil de direction de l’IEP passe lui de 29 à 32 membres, avec une croissance du nombre d’enseignants permanents représentés parmi ses élus.

Enfin, nous avons introduit différentes règles de bonne gouvernance, sur la limite d’âge ou le nombre de mandats.

Les relations avec les autres IEP sont dépassionnées. Nous avons quitté le stade de l’hostilité latente qui prévalait lorsque je suis arrivé

Qu’en est-il de la procédure de désignation du directeur de l’institut ? L’un des conseils a-t-il plus de pouvoirs que l’autre ?

Une nouvelle procédure de désignation de l’administrateur et du directeur de l’institut a été élaborée dans ces statuts, pilotée par les deux conseils. L’administrateur ne sera pas obligatoirement le directeur, mais tout est fait pour que convergent les décisions de ces deux conseils.

Ces derniers conservent un rôle égal dans cette élection, sans prépondérance d’un côté ou de l’autre.

Sciences po Paris - IEP - Péniche - Octobre 2012 - ©Camille Stromboni

Quand ces nouveaux statuts doivent-ils entrer en vigueur ?

Le texte a été adopté dans les conseils de la FNSP et de l’IEP. Il sera envoyé ces jours-ci au ministère de l’Enseignement supérieur et devra passer en Cneser (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche) avant d'être soumis au Conseil d’Etat. Il entrera en application vers l’automne 2014.

Quelle va être la place de l’Etat, qui souhaitait suivre de plus près l’activité de l’école publique qu’est Sciences po ?

Nous avons prévu qu’un représentant de l’Etat siègerait désormais également au conseil d’administration de la FNSP.

Où en sont vos relations avec les autres IEP en région ?

Les relations sont dépassionnées. Nous avons quitté le stade de l’hostilité latente qui prévalait lorsque je suis arrivé. Avec Bordeaux et Grenoble, nous avons conforté les liens forts qui nous unissaient. Avec les autres instituts, mon souhait est de reprendre le dialogue. Nous avons entrepris de discuter sur l’usage de la marque Sciences po. Nous sommes très ouverts sur la possibilité de coopérer.

Mon objectif serait, à terme, de basculer une majorité de nos effectifs de premier cycle sur ces campus en région

L’ouverture d’un nouvel institut à Saint-Germain en Laye a pu néanmoins créer une certaine concurrence…

Non, au contraire. Je vois cela d’un très bon œil. La demande est très forte autour du modèle des IEP et cela permet d’y répondre un peu mieux.

Vous dévoilez mardi 6 mai 2014 votre plan d’action à l’horizon 2022. Quelle est la ligne directrice ?

D’ici huit ans, nous fêterons les 150 ans de Sciences po, d’où cette borne quelque peu arbitraire. L’enjeu pour l’institut, qui a rejoint en quinze ans le cercle des meilleures universités mondiales, est d’y conforter sa place et de se développer, tout en conservant ses spécificités : la spécialisation en sciences humaines et sociales et l’ancrage dans le monde professionnel.

Quelles évolutions prévoyez-vous en matière de formation ?

Nous voulons accroître l’attractivité de nos formations. Particulièrement celles de notre collège universitaire, qui réunit nos trois premières années d’études et permet d’obtenir un niveau bachelor. Nous voulons que ce diplôme soit reconnu au niveau international, et surtout qu’il permette à un étudiant de poursuivre par la suite son deuxième cycle ailleurs s’il le souhaite.

Nous allons donc repenser ce cursus et notre modèle des campus en région va nous y aider. Ces programmes, orientés sur une zone géographique internationale, sont ceux qui fonctionnent le mieux. Ils offrent une formation très équilibrée, tandis que la deuxième année du site parisien suscite toujours des interrogations. Mon objectif serait, à terme, de basculer une majorité de nos effectifs de premier cycle sur ces campus en région, dont les programmes seraient réajustés.

Le campus de Reims, notamment, est appelé à croître très fortement : il devrait réunir à terme près de 1.600 élèves, contre moins d’un millier à Paris.

Concernant la formation, l’innovation pédagogique est également un axe que nous voulons développer. Nous avons lancé deux MOOC qui marchent bien. A l’avenir, nous comptons en lancer une dizaine par an.

Sciences po Paris - IEP - Octobre 2012 - ©Camille Stromboni

Vous avez un projet immobilier qui accompagne ce basculement du premier cycle…

Grâce à ce rééquilibrage entre Paris et la province, nous comptons optimiser notre installation dans la capitale, en regroupant nos locaux en un même lieu : un ensemble de bâtiments proche de celui que nous occupons rue de l’Université, que nous voulons acheter pour créer un campus du type de celui d'Oxford. Le tout grâce aux économies dégagées par les loyers que nous ne verserons plus en renonçant aux multiples locations que nous avons aujourd’hui.

Quels sont vos objectifs au niveau master ?

L’insertion professionnelle fait partie de nos axes stratégiques. Nous voulons travailler sur notre deuxième cycle, en poursuivant le développement d’écoles. Pour la rentrée 2014, c’est l’école des affaires publiques qui va ouvrir ses portes, tandis qu’en 2015 verront le jour celles de l’urbanisme et de l’entreprise.

Nous souhaitons en outre augmenter légèrement nos effectifs de masters, d’environ 10%. Nous comptons développer des masters courts, en un an, pour de jeunes professionnels, ainsi que des doctorats professionnels avec Sorbonne Paris Cité. Enfin, nous allons miser très fortement sur la formation continue, pour prendre la place qui devrait être la nôtre dans ce domaine.

Sur l'ouverture sociale, nous réfléchissons à de nouvelles voies d’entrée spécifiques en master, avec SPC (Sorbonne Paris Cité)

La question de l’ouverture sociale a toujours été très présente dans l’action de Sciences po. Quels sont vos projets en la matière ?

Un de nos axes stratégiques porte sur notre rôle en matière de responsabilité sociale. Au-delà des CEP (Conventions Education prioritaire), auxquelles je suis très attaché et de nos 30% de boursiers, nous réfléchissons à de nouvelles voies d’entrée spécifiques en master, avec SPC (Sorbonne Paris Cité). Nous espérons toucher des populations qui ne pensent pas forcément à Sciences po.

Enfin, quelle politique de recherche entendez-vous mener ?

L’effort pour le rayonnement scientifique de Sciences po est prioritaire. Nous souhaitons à cette fin recruter des enseignants-chercheurs, en espérant un soutien de l’Etat en la matière. Nous voulons aussi travailler avec SPC sur de grandes thématiques - la "politique de la terre" (développement durable), les problématiques de santé - ou encore revivifier les recherches autour des aires culturelles. Et enfin développer ensemble, en matière de SHS, les travaux sur le big data, un enjeu stratégique pour demain.


Camille Stromboni | Publié le

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