Isabelle This Saint-Jean : "Il faut tenir un discours de vérité aux universitaires"

Camille Stromboni
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Isabelle This Saint-Jean - Parti socialiste - Décembre 2013
Isabelle This Saint-Jean - Parti socialiste - Décembre 2013 // ©  Philippe Grangeaud
Après trois mois de vacance rue Descartes, Thierry Mandon vient de prendre les rênes du secrétariat d'État à l'Enseignement supérieur et à la Recherche. Pour Isabelle This Saint-Jean, secrétaire nationale du parti socialiste sur ce secteur, l'urgence est claire : renouer le dialogue avec la communauté.

Après plusieurs mois de flottement, Thierry Mandon a été nommé secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, le 17 juin 2015. Quelles doivent être ses priorités ?

Il faut porter politiquement l’enseignement supérieur et la recherche. C’est un secteur d’avenir, prioritaire pour le parti socialiste. C’est la clé du dynamisme d’un pays et il avait besoin d’une voix. Il est donc très important d’avoir un secrétaire d’État.

Il y a actuellement une nécessité de parler au milieu, de prendre le temps du dialogue. Je proposerais bien à Thierry Mandon de faire le tour des universités, d’aller sur le terrain rencontrer les gens. Car il faut tenir un discours de vérité aux universitaires. La situation est compliquée. Paradoxalement, l’enseignement supérieur et la recherche bénéficient d’un budget préservé, mais dans le même temps, avec le bilan laissé par la droite et la progression d’un certain nombre de charges comme le GVT [glissement-vieillesse-technicité], les établissements sont en grande difficulté. Sans oublier la crise de l’emploi scientifique.

Enfin, il faut se battre pour le budget. Le secrétaire d’État a déjà fait part de toute sa détermination, je serai bien sûr à ses côtés pour le défendre.

Cela fait trois ans que les socialistes sont au pouvoir et le moral de la communauté reste très bas, d’après les résultats du baromètre EducPros 2015. Comment l'expliquez-vous ?

Ces résultats sont très préoccupants. Mais on ne peut les analyser simplement par rapport à ces premières années de quinquennat. Ils s’inscrivent dans une longue histoire, avec un bouleversement du milieu extrêmement profond. La brutalité du moment sarkozyste a été déterminante, de même que le mouvement de 2010. Il faut redonner toute sa place à l’enseignement supérieur et à la recherche dans la politique, car souvent ce secteur ne l’a pas eue. 

Il reste près de deux ans à Thierry Mandon, et il est possible de faire encore un grand nombre de choses. L’attente des personnels et des étudiants est immense.

Et tout n’est pas une question de moyens. Le plan de mobilisation pour la vie étudiante ou le couplage de l’année de césure avec le service civique sont très prometteurs. Il faut remobiliser la communauté enseignante, notamment sur la démocratisation de l’enseignement supérieur et la réussite étudiante. Beaucoup d’universités et d’enseignants s’y consacrent déjà, il faut travailler avec eux.

Les regroupements d’établissements institués par la loi de l’été 2013 ne rencontrent pas non plus l’adhésion de la communauté. Faut-il poursuivre en ce sens ?

La nécessité de simplification du paysage institutionnel est nette. Beaucoup s’épuisent dans la complexité du système. Il faut accompagner les regroupements, qui vont permettre des mutualisations et coopérations. Il ont un intérêt en termes d’aménagement du territoire, mais aussi pour rapprocher le monde des écoles et des universités. C’est donc une véritable opportunité, mais cela ne peut être imposé brutalement.

Beaucoup s’épuisent dans la complexité du système.

La compétition des Idex et Isite participe également à la structuration du paysage de l'enseignement supérieur. Près d'un tiers des présidents d’université ont dénoncé des règles du jeu faussées car elles privilégiraient le modèle fusionnel. Les critères doivent-ils être revus ?

Cela ne relève pas directement du secrétariat d’État, mais du CGI [Commissariat général à l’investissement]. Il doit cependant y avoir un dialogue. Il s’agit de financements importants qui peuvent être des opportunités formidables, et qui mobilisent très fortement la communauté, avec forcément beaucoup de déceptions.

Les investissements d’avenir doivent accompagner, et non pas contraindre. Plusieurs options doivent rester ouvertes aux établissements, car il n’est jamais efficace de forcer les choses. La fusion peut être parfois une bonne solution, mais si elle est imposée, elle marchera beaucoup moins bien. Il faut convaincre et avancer sur des temps longs. Il y a aussi parfois des égoïsmes disciplinaires ou institutionnels à surmonter.

La sélection à l’université, en licence comme en master, reste une question sensible laissée en suspens par la rue Descartes… 

Qu’il s’agisse de l’entrée à l’université ou en master, ce n’est pas en fermant les robinets que nous améliorerons les choses. Sachant que notre objectif est d’emmener toujours plus de jeunes vers la réussite. Mais la situation du premier cycle universitaire, où beaucoup de bacheliers viennent par défaut – et souvent les plus fragiles –, ne peut perdurer. Cela fragilise l’université. Il faut véritablement traiter la question du "-3/+3", de même que celle des débouchés à apporter aux bacheliers professionnels.

Quant au master, le couperet à l’entrée du master 2 est un problème, mais je ne crois pas qu’anticiper la sélection à l’entrée du master 1 soit pertinent. Les points de vue sont très différents dans la communauté, il ne faut pas se précipiter mais entendre chacun pour prendre la meilleure décision. Cela demandera du courage.


Camille Stromboni | Publié le