J-F. Pinton : "Je m’inscris en faux sur le fait que l’ENS de Lyon n'agit pas contre les violences sexuelles et sexistes"

Amélie Petitdemange
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J-F. Pinton : "Je m’inscris en faux sur le fait que l’ENS de Lyon n'agit pas contre les violences sexuelles et sexistes"
Le directeur de l'ENS Lyon revient sur les affaires de harcèlement et d'agression au sein de son établissement. // ©  Stephane Audras/ REA
L’ENS Lyon a mis en place un dispositif de lutte contre les violences sexuelles après des révélations de faits de harcèlement et d'agression au sein de l'école, en mars dernier. Entretien avec son directeur, Jean-François Pinton.

L'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (IGESR) a été saisie par le ministère de l'Enseignement supérieur, après les révélations de mars dernier concernant des faits de harcèlement et d'agressions sexuelles à l’ENS. Où en est cette mission ?

Jean-François PINTON - ENS Lyon // © S.Jumel-CNRS

La mission a été menée entre mars et mai, depuis nous n’avons pas d’interactions et donc aucune nouvelle. C’est le ministère de l'Enseignement supérieur qui décidera de la suite à donner à la mission de l’Inspection.

Que répondez-vous aux étudiants qui assurent que vous n’avez pas pris au sérieux les témoignages de harcèlement et d'agressions qui vous ont été signalés ?

J’ai réagi au début, quand des articles ont été publiés sur ce sujet en expliquant mon point de vue, même s'il n'a pas forcément d'intérêt en soi, l'intérêt étant que le sujet soit traité. Mais, je m’inscris en faux sur le fait que l’ENS de Lyon n'agit pas contre les violences sexuelles et sexistes, ce n’est pas vrai factuellement. Il a été rapporté quantité d’informations confidentielles et erronées concernant les plaintes et la gestion de la crise.

Depuis je ne m'exprime plus, car je ne veux pas réagir sur des cas particuliers. Depuis le confinement, j’envoie un message tous les vendredis aux communautés de l’ENS de Lyon. J’y traite d’un certain nombre de sujets et celui-là en fait partie.

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A l’époque des faits, l’ENS n’avait pas de cellule traitant des questions de harcèlement et des violences sexistes et sexuelles, comme demandé par le ministère. L’avez-vous créée depuis ?

La cellule avait été créée en 2018 mais il y a eu un désaccord syndical sur qui devait y siéger ou pas. La CGT et des élus étudiants ont décidé de se retirer et le processus a échoué.

Nous avons ensuite repris cette construction dans un climat plus difficile et plus conflictuel. La cellule a vu le jour en mai dernier, depuis elle se réunit toutes les semaines pour traiter des cas. Il y a une cellule d’écoute et une cellule de suivi des affaires de violences sexuelles et sexistes, dite cellule action, au sein d’une commission de prévention qui a aussi été créée en mai dernier.

Nous avons aussi deux référents égalité depuis 2013. Une chargée de mission égalité va par ailleurs être recrutée, elle devrait arriver à la rentrée 2021.

Quels sont les objectifs de cette commission de prévention ?

Nous venons de lancer un plan égalité qui se décline sur le recrutement, les activités, les promotions… Cela concerne les enseignants, les chercheurs, les enseignants-chercheurs, les étudiants et les personnels de l’école.

La cellule action, en charge du suivi des affaires de discriminations et de violences sexuelles et sexistes, recommande des actions et les décisions sont prises par l’école. Elle suit ensuite ces actions, par exemple la mise en place d’une commission de discipline. Ou le fait que des étudiants qui ont eu un conflit en matière de violences sexistes et sexuelles soient restreints à ne fréquenter l’école qu’une semaine sur deux [une mesure qui a par exemple été prise par l’école dans une affaire afin que l'étudiante et l'étudiant qu'elle accusait de violences ne se croisent pas, NDLR].

La commission de prévention regroupe aussi tous les aspects liés à la lutte contre ces violences, notamment la communication, les actions de sensibilisation et la formation.

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En quoi consistent ces formations et à qui sont-elles dédiées ?

Ces formations sont pour les étudiants, les enseignants, les associations et l’ensemble des services de l’ENS. Elles sont données par différentes associations invitées. Il y a une formation de la cellule action et de la commission de prévention, avec une sensibilisation au sujet, mais aussi des formations plus précises sur la façon d’écouter pour les membres de la cellule d’écoute.

Les encadrants administratifs seront quant à eux accompagnés sur le sujet quand ils prennent leurs fonctions. Ils ont une formation en visio sur comment réagir. Le premier objectif, c’est d’apprendre à discerner ce qui est un cas possible. Il faut aussi informer sur ce qui se passe dans le milieu associatif et les soirées.

Lors de la rentrée des néo-entrants, le 14 septembre, il y aura une journée sur les discriminations et les violences sexuelles et sexistes. Elle est organisée avec les élus étudiants et avait déjà eu lieu l’année dernière.

Pour les autres étudiants, les moments d’information sont sur la base du volontariat. Quant aux enseignants et chercheurs, il faudra trouver une formule accessible et peu contraignante car ils ont peu de temps.

Quelles nouvelles actions lancez-vous à la rentrée 2021 pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes ?

Ce qui a été formalisé pour l’année prochaine, c’est ce lien entre l’alerte avec boîte mail, l’écoute avec les référentes, la cellule action et la commission de prévention. Il y a aussi un formulaire anonyme, en français et en anglais, qui a le même objet que la boîte mail : alerter sur des faits. C’est mieux structuré.

Il faut que tout le monde soit au courant de la structure de ce processus. Cette année, une grande campagne de sensibilisation est lancée. Elle vise aussi à faire connaître ce dispositif, notamment le signalement par mail, et à donner des conseils. La campagne prend la forme d’affiches déclinées sur les réseaux sociaux et sur le campus. Il y a par exemple une affiche sur ce qu’est témoin actif. Elle explique que faire si vous assistez à quelque chose.

Nous voulons par ailleurs faire passer une info forte : un fonctionnaire qui a connaissance d’un délit est dans l’obligation de le rapporter, et c’est notamment le cas des élèves-fonctionnaires-stagiaires.

Les actions mises en place par l'ENS Lyon ne sont pas considérées comme suffisantes pour "mettre fin à l'impunité des agresseurs", par différentes associations étudiantes. D'un point de vue légal, les structures d’enseignement supérieur ont pour obligation de lancer une enquête interne en cas de harcèlement, agression ou viol et de prévenir le procureur de la République. La direction peut aussi sanctionner l’auteur de faits sans pour autant qu’une plainte n’ait été déposée.


Amélie Petitdemange | Publié le