Jacques Vauthier (MAE) : « Le pouvoir ne peut plus être le savoir »

Propos recueillis par Cédric Morin
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Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) est devenu un enjeu capital pour les universités confrontées à la nouvelle géopolitique des flux d’information et à la concurrence mondiale. Jacques Vauthier (1), professeur à Paris 6 et chargé de mission au ministère des Affaires étrangères  pour les NTIC dans l’enseignement supérieur , livre, pour Educpros, son analyse critique de la situation en France.  

Comment se développent les NTIC dans l’enseignement supérieur ?

La situation est très disparate entre les universités. Cela se constate simplement en consultant leurs sites Internet. En outre, certaines ne sont toujours pas connectées au wifi (sans-fil). Cependant, l’écart est encore plus  grand au regard des écoles de commerce ou d’ingénieurs. D’une manière générale, le gouvernement met une forte pression pour finaliser la mise en place des espaces numériques  de travail (ENT), dans un double objectif. Le  premier consiste à garantir un accès au wifi dans tous les campus et à permettre à chaque  étudiant de suivre l’évolution de sa scolarité sur  un site propre à l’université, en ayant accès, via un mot de passe, à des informations générales et personnelles. Le deuxième vise à  mettre en place une e-gouvernance, plus que  nécessaire dans le cadre de la réforme du LMD qui a complexifié fortement la gestion des scolarités universitaires, n reconfigurant les filières  avec une comptabilisation des crédits ECTS (European Credit Transfer System).  

Comment se déploient concrètement  les initiatives sur le terrain ?

Certains établissements sont en pointe, c’est  l’exemple de l’université Lyon 2, qui multiplie  les initiatives dans le domaine des NTIC, lesquelles sont devenues incontournables dans  la scolarité des étudiants. Il est notable que  le dynamisme de Lyon 2 tient aussi à l’implication de la région Rhône-Alpes dans le programme. Les différents établissements sont tributaires des collectivités territoriales dans ces  initiatives. Il y a d’autres exemples de bonnes pratiques, comme les facultés de médecine  de Grenoble et de Paris 6, qui diffusent par  visioconférences via Internet les cours magistraux pour ceux qui doublent leur première  année. Cela permet d’éviter d’avoir des amphi- théâtres bondés dans lesquels ces redoublants  perturbent les cours pour décourager les étudiants qui débutent seulement ce cursus.  Néanmoins, nous sommes encore loin de la  Corée qui a reçu le 12 janvier dernier le grand  prix de l’Unesco pour l’utilisation des NTIC  dans l’enseignement (dès les petites classes).  

Pouvez-vous nous parler des universités  numériques thématiques ?

C’est un programme, initié par Claudie Haigneré (2),qui fait suite depuis 2004 aux campus numériques qui manquaient d’interactivité. Ils se résumaient en effet à de gros tex- tes en format PDF trop peu mobiles pour être  utilisés. Il existe aujourd’hui six universités  numériques de travail (UNT) – santé, sciences  humaines, langues, cultures, sciences juridiques, sciences politiques –, auxquelles participent 60 établissements . Une dernière  devrait naître en sciences fondamentales.  L’objectif : mutualiser les ressources pédagogiques sur la base de référentiels partagés.  La première UNT a été l’Université virtuelle  médicale francophone mise en place par les  CHU de Paris 6 à laquelle adhèrent mainte- nant tous les CHU. Chacune est rattachée à  l’une des facultés impliquées dans le projet,  et leurs cursus proposent des cours et des  forums en ligne, des chats pour interpeller les  enseignants, et sont couplés à des TP en petits  groupes. Il ne s’agit pas de e-learning, car les  cours en ligne ne se substituent pas aux techniques classiques. En médecine par exemple,  il serait impossible de poursuivre des études  sans avoir palpé à un moment un ménisque.  

Peut-on vraiment parler de retard des  universités françaises dans le déploiement  des NTIC ? 

Oui, l y a un véritable retard français. En Grande- Bretagne, dès le primaire, toutes les classes  disposent d’un tableau interactif avec un accès  à Internet et les USA ont basculé vers l’enseignement numérique. L’enseignement supérieur français, notamment les universités, ne  forme pas suffisamment les étudiants à l’utilisation des NTIC, qui est pourtant généralisée  partout ailleurs et conditionne l’accès au monde  du travail. Cette situation est particulièrement  préoccupante par exemple dans les IUFM, car  les cursus pédagogiques ne prennent pas en  compte l’impact des NTIC sur les élèves qui ont  tous grandi avec Internet. Aujourd’hui, le pou- voir ne peut plus être le savoir, car les élèves  ont accès à toutes les connaissances via la  toile. L’enseignant tire dorénavant sa légitimité  de sa capacité à structurer par le haut la masse  des connaissances grâce à ses compétences  pédagogiques pour co-construire le savoir avec  ses élèves. Je crois que ce retard de l’école  explique pour partie la crise de l’enseignement,  car, paradoxalement, nous sommes l’un des  pays où le haut débit est le plus répandu dans  les foyers ! 

(1) Coauteur de Au secours ! La génération Internet  arrive..., éditions ESKA, septembre 2006, 123 pages.  Il est également consultant sur ces sujets pour l’Unesco. 

(2) Claudie Haigneré a été ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies (juin 2002- mars 2004), puis ministre déléguée aux Affaires européennes (avril 2004 à mai 2005).


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