Jean-François Dhainaut : l'AERES va mettre en place un tableau de bord pour toutes les universités

Propos recueillis par Grégory Danel
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Jean-François Dhainaut : l'AERES va mettre en place un tableau de bord pour toutes les universités
Dans une interview exclusive à Educpros, Jean-François Dhainaut, le patron de l'AERES (agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur) répond aux récentes attaques d'universitaires contre le travail de l'agence. Il dresse également de nouvelles perspectives pour l'AERES: créer un tableau de bord pour les établissements et travailler à un classement des 10 ou 15 plus grandes universités françaises.

Dans une récente interview au quotidien Libération, le psychanalyste, Jacques-Alain Miller (Paris 8) compare l’AERES, à « un monstre bureaucratique hypercentralisé et particulièrement opaque » qui « sadise » universitaires et chercheurs. Qu’en pensez-vous ?  

L’évaluation est un outil dont le but principal est de faire progresser la structure évaluée. Notre rôle est de rendre des rapports sincères. Il n’est pas incongru de demander ce que devient l’argent que la puissance publique injecte dans les laboratoires de recherche. Ce à quoi Jacques-Alain Miller fait référence est avant tout un problème à l’intérieur d’une spécialité : la querelle entre psychanalystes et cognitivistes. Son frère Gérard Miller dont on vient d’évaluer l’équipe d’accueil, critique l’AERES parce qu’il n’y avait pas que des psychanalystes parmi les évaluateurs de son unité. L’expérience montre qu’élargir le cercle des auditeurs est toujours positif ; du reste, l’évaluation de son labo s’est plutôt bien passée.  

Beaucoup de gens craignent que nos critères d’évaluation soient figés dans le marbre, selon une seule et même norme. Ce n’est pas le cas. Les procédures d’évaluation pour les chimistes ne sont pas les mêmes pour les psychanalystes. Nous avons mis en place d’autres critères en fonction des missions que nous devons évaluer.  

Nicolas Sarkozy a particulièrement insisté sur le rôle de l’AERES dans son discours d’Orsay qui se veut « refondateur » de la politique de recherche française. Est-ce que cela induit une nouvelle relation avec les organismes de recherche ?  

Non. Nous évaluons les unités de recherche, les formations doctorales, quelle qu’en soit la tutelle. Dans la très grande majorité, les responsables de l’évaluation des organismes de recherche sont très contents de collaborer et de définir ensemble les procédures d’évaluation que l’AERES va employer.  

Même le CNRS ?  

C’est peut-être un peu plus difficile avec certains acteurs du CNRS. Mais s’il y existe quelques interrogations, c’est peut-être parce qu’aujourd’hui le CNRS a une position un peu inconfortable. Il n’a pas de mission claire tenant compte de l’apparition de l’ANR et de l’AERES dans le paysage de la recherche. Quoi qu’il en soit nous incluons des chercheurs du CNRS pour l’évaluation des unités de recherche quel que soit l’organisme.  

En Grande-Bretagne, l’évaluation n’est pas distincte de la décision voire de la sanction. Ce n’est pas le cas en France. N’est-ce pas l’une de vos faiblesses ?

Une évaluation qui n’aboutirait pas à une prise de décision ne servirait à rien. L’évaluation telle que nous la concevons a deux objectifs : elle doit aider au pilotage stratégique des établissements et elle apporte à la tutelle les informations nécessaires à la définition d’une politique nationale en matière d’enseignement supérieur. Ce que je peux vous dire c’est qu’au ministère, les travaux de l’AERES sont lus très attentivement. Mais il n’y a pas que l’administration centrale. Nos travaux servent à tous les investisseurs : les régions, par exemple qui octroient des crédits et qui sont en droit de connaître le bien-fondé de leurs investissements.  

Comment choisissez-vous vos experts ?  

Nous avons constitué un vivier à partir d’experts désignés par les universités et les organismes de recherche. Ce sont des experts qui sont reconnus dans la spécialité.. Lorsque nous constituons une équipe, nous prenons également soin d’éviter les conflits d’intérêt, c'est-à-dire ceux qui sont concurrent sur un brevet par exemple.  

L’évaluation des universités de la vague B vient de se terminer, quelles conclusions en tirer ?  

Nous avons audité 30 universités en cinq mois. Au regard du temps imparti, cet important travail quantitatif est déjà un exploit en soi. Nous avons fait des réunions avec des présidents d’université évalués, ce qui permet d’améliorer nos procédures. Quant aux grands enseignements…la vague B confirme que les stratégies des grands sites universitaires ou des universités territoriales qui fonctionnent sur une niche de recherche sont aisément lisibles. C’est plus compliqué pour les universités qui se situent entre les deux types. Il leur manque une visibilité à l’international. Par exemple, si Tours et Orléans, deux universités très complémentaires et proches géographiquement s’unissent, elles peuvent faire quelque chose de très intéressant. Si elles restent seules en revanche et qu’elles ont l’ambition d’exister à l’échelle européenne, ça sera à l’avenir très compliqué pour elles si elles ne font pas converger leurs actions et leurs forces.  

Certains rapports provoquent des réponses plutôt aigres de certains présidents d’université, Amiens par exemple. Quelle en est la raison selon vous ?  

Les remarques et les recommandations que l’agence publie dans ses rapports sont conçues sans agressivité. Toutefois, les rapports doivent être sincères, c’est leur raison d’être . Des universités comme Amiens ou Reims n’ont pas été aidées par la concurrence des UTT voisines (Compiègne ou Troyes). Par ailleurs la proximité avec la capitale rend trop facile la possibilité aux enseignants d’y faire leur recherche et donc de ne pas réellement s’investir dans l’université où ils enseignent. Ce sont des faits qui ne sont pas toujours faciles à accepter. . Et puis il y a une différence importante dans la réaction écrite entre un président qui répond dans les 24 heures et celui qui prend trois semaines pour réfléchir à sa réponse.  

Que pensez-vous de l’évaluation des enseignants par leurs étudiants ?  

Je ne vois pas comment on peut évaluer les enseignants en excluant les étudiants du processus ! C’est absolument indispensable ; absolument fondamental. C’est une révolution culturelle à faire…Enfin, j’ai du mal à parler d’une révolution quand, ailleurs dans le monde, on pratique ce type d’évaluation depuis plus de trente ans.  

Le rapport Attali évoque également l’élaboration de classements. Cela fait-il partie des prochaines missions de l’AERES ?  

D’un point de vue scientifique, il faut comparer ce qui est comparable. Nous sommes en train de travailler sur la typologie des universités pour analyser des structures réellement comparables. Il faut avoir un tableau de bord, s’entendre sur des indices de performance et voir comment toutes les universités s’améliorent. Il m’intéresse autant de voir Pau progresser au même titre que Paris 6 par exemple, mais il ne viendrait à l’esprit de personne de les comparer.  

Les classements, c’est bien pour les 10 ou 15 universités françaises à vocation internationale. Il serait peut-être intéressant pour l’agence d’établir un classement d’ici un à deux ans, basé sur beaucoup plus d’items de formation que les rapports qui circulent dans la presse aujourd’hui. Un étudiant a surtout envie qu’on le prenne en charge avec un maximum d’efficacité. Cela l’aide-t-il  de savoir que son université est à la 44ème ou à la 56ème place mondiale d’un classement de Shanghai basé essentiellement sur des items de recherche ?  

Vous voulez créer un tableau de bord, des outils de pilotage…mais cela n’existe-t-il pas déjà avec la LOLF ?  

Je ferai ce tableau de bord dans les six mois. Quant à la LOLF, ne propose-t-elle pas trop d’indicateurs (pas toujours pertinents) pour vraiment piloter un établissement. Mieux vaut avoir un petit nombre de grands indicateurs qui donnent des outils de pilotage concrets. L’insertion professionnelle des étudiants en est un, par exemple.    


Propos recueillis par Grégory Danel | Publié le

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