L’enseignement supérieur français… vu de Norvège

Delphine Dauvergne
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Cédric Hamelin, enseignant-chercheur français en Norvège, enseigne la pétrologie (science des roches) à l'université de Bergen.
Cédric Hamelin, enseignant-chercheur français en Norvège, enseigne la pétrologie (science des roches) à l'université de Bergen. // ©  Delphine Dauvergne
L'enseignement supérieur français "concurrentiel et méritocratique" laisse les Norvégiens perplexes. Ils privilégient la non-compétition et une large place est laissée à la recherche dans le service des enseignants-chercheurs. Cédric Hamelin, qui a choisi l'université de Bergen pour son premier poste d'enseignant-chercheur, compare pour EducPros les deux systèmes.

Comment l'enseignement supérieur français est-il vu par les Norvégiens ?

Il a une bonne réputation, mais les Norvégiens n'ont pas beaucoup d'expérience du système français, ils ne le connaissent généralement que par les étudiants français qui viennent, qu'ils considèrent comme bien formés. Les Norvégiens voyagent assez peu, ils restent cantonnés à la Scandinavie.

Ils voient l'enseignement supérieur français comme un monde fermé, réservé aux Français, à cause de la difficulté de la langue et le fait que beaucoup d'enseignements se font exclusivement en français. Ici, une grande partie des cours se déroulent en anglais et il y a beaucoup de recrutements d'étrangers.

Le fait que le système français soit "concurrentiel et méritocratique" et la distinction école/université laissent mes collègues relativement perplexes...

Quelles sont les principales différences entre les deux systèmes ?

Depuis 2004, la Norvège a adopté  les accords de Bologne, soit un cursus en trois ans, le Bachelor Degree est l'équivalent de la licence, et deux ans supplémentaires permettent de valider un master.

La hiérarchie dans les cours est inexistante ici. Dans le catalogue de cours proposés, ceux numérotés de 100 à 199 sont obligatoires pour obtenir le Bachelor Degree dans une discipline ; ceux entre 200 et 299 sont plus approfondis mais sont suivis autant par des étudiants débutants que d'autres en thèse ; ceux entre 300 et 399 sont très spécialisés et demandent généralement des prérequis fournis dans d'autres cours. L'étudiant choisit ainsi le contenu de sa plaquette, hormis quelques cours obligatoires. C'est un pays d'accueil idéal pour un étudiant en échange.

Une part importante est accordée au travail en groupe, toujours dans l'esprit de non-compétition. En dehors des cours, les enseignants ont aussi énormément de contacts avec les étudiants, car ils se rendent disponibles dans leurs bureaux.

Comment les étudiants sont-ils notés en Norvège ?

Les notes vont de A à F, nous ne pouvons même pas utiliser "+" ou "-". Je préfère le système français, pour apporter plus de nuances dans des copies d'étudiants parfois un peu au-dessus ou en dessous.

Quelles que soient leurs notes, ils passent au niveau supérieur, sauf s'ils ont une majorité de "F", ce qui arrive assez peu. En Norvège, l'étudiant a aussi la possibilité de demander une réévaluation de sa note. La copie est alors renvoyée à deux autres professeurs, et s'il n'est encore pas satisfait, il peut refaire l'examen. C'est bien pour l'étudiant, mais pour l'enseignant cela lui prend du temps d'écrire des rapports... Le système de notation français laisse moins de chances pour contester sa note, car il y a des points, marqués en face de chaque question, etc.

Y a-t-il vraiment zéro sélection ?

Les Norvégiens n'aiment pas la compétition, il faut que tout le monde soit second. Attention, je dis "second" et pas "premier", car c'est mal vu d'être au-dessus du lot. Les étudiants ne se sentent pas écrasés comme cela, il n'y a pas ce côté compétitif que j'avais dans mon master en France.

Pour entrer en master, il faut obtenir au Bachelor une lettre fixée par le département de la formation, dans le mien la note exigée est "B". Il y a parfois un peu de sélection si les places manquent, mais c'est rare. En géologie, il y a proportionnellement plus d'étudiants ici qu'en France dans cette matière, car la Norvège est devenue riche grâce à cette discipline, très respectée ici.

Les Norvégiens n'aiment pas la compétition, il faut que tout le monde soit second. Attention, je dis "second" et pas "premier", car c'est mal vu d'être au-dessus du lot.

Quelles sont les forces et les faiblesses du système français ?

La principale force du système français est le faible coût des études, donnant une chance d'accès à l'éducation à une majorité de la population, contrairement à certains pays comme les États-Uni ou l'Angleterre.

L'un des principaux points faibles est le nombre d'heures d'enseignement des professeurs. Nous sommes recrutés sur la qualité de notre recherche et ce qu'on pourrait apporter dans ce domaine à l'équipe en place. Mais lorsqu'on débute en France, le poids de l'enseignement coupe l'enseignant-chercheur temporairement du monde de la recherche.

En Norvège, il y a seulement entre 140 et 160 heures d'enseignement à faire par an. Un de mes amis a eu en France 182 d'heures d'enseignement à faire, ce qui laisse peu de temps pour la recherche, lors de sa première année. C'est un critère qui a aussi joué dans mon choix de rester, même si j'aime enseigner.

Est-ce plus agréable d'être enseignant-chercheur en Norvège ?

Le Centre d'excellence en géologie de l'université de Bergen, où je travaille, est financé par l'État, via les équivalents des LabEx en France. Les moyens mis dans la recherche sont plus conséquents. Dernièrement, un robot sous-marin à 5 millions d'euros a été acheté pour étudier les volcans sous-marins.

Je reste en Norvège car les conditions de travail sont meilleures, ainsi que les perspectives en recherche. En tant que jeune chercheur, j'ai plus de liberté et de possibilités ici, où je suis intégré dans un groupe où des projets concrets sont en cours de développement. En France, les équipes de recherche sont souvent déjà formées, avec une dynamique propre, je n'aurais été qu'un grain de plus, sans avoir mon mot à dire.

L'un des seuls points négatifs de leur système : l'absence d'esprit de compétition nuit à leurs productions scientifiques, qui font très peu l'objet de publications et ne ressortent pas au niveau international.

Le modèle norvégien serait-il applicable à la France ?

En Norvège, on fait toujours l'effort de s'adapter à l'étudiant, car le ratio étudiants/enseignants est meilleur qu'en France, c'est aussi pour cela qu'on a moins d'heures d'enseignement. Il y a environ 200.000 étudiants pour 5 millions d'habitants en Norvège. La France en représente dix fois plus, donc leur système n'est pas applicable.

L'enseignement supérieur en Norvège
À l'exception d'une quinzaine d'écoles privées, l'ensemble de l'enseignement supérieur norvégien dépend de l'État et du ministère de l'Education et de la Recherche. La Norvège compte huit universités de recherche, vingt écoles nationales supérieures et cinq instituts universitaires spécialisés.

Plus de 200.000 étudiants sont inscrits en Norvège. Seuls 10% d'entre eux ont choisi une formation dans le privé. Les étudiants norvégiens et étrangers ne paient pas de frais d'inscription dans les établissements publics.
Cédric Hamelin
Enseignant-chercheur en pétrologie (sciences des roches) à l’université de Bergen depuis la rentrée 2014, Cédric Hamelin a choisi pour son premier poste la Norvège. À son actif : une thèse soutenue à l’université de Brest en 2008, ainsi que plusieurs post-doctorats, à Paris puis à Bergen. Il a été également chercheur invité à Harvard en 2011.

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