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Bernard Ramanantsoa : "Ceux qui disent que HEC est riche ne sont jamais allés à l'étranger"

Étienne Gless
Publié le
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Bernard Ramanantsoa, à la tête de HEC depuis vingt ans, quittera son poste en 2015
Bernard Ramanantsoa, à la tête de HEC depuis vingt ans, quittera son poste en 2015 // ©  Jérôme Chatin / EXPANSION-REA

Il a fait de HEC une école de management de rang mondial et quittera ses fonctions en 2015. Ses fiertés, ses échecs, sa succession et le futur de l'enseignement supérieur. À la tête de la business school depuis vingt ans, Bernard Ramanantsoa s'est confié à EducPros. Sa préoccupation permanente : le financement de son école et plus largement de l'ensemble du secteur.

Vous dirigez HEC depuis 1995. En vingt ans à la tête de l'école, quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier ?  

Le plus réussi, c'est l'internationalisation de l'école. Nous attirons des élèves étrangers de haut niveau, notre programme MBA attire 90% d'étrangers qui viennent passer seize mois en France. Autre fierté : notre  programme "executive" Trium, lancé avec la London School of Economics (LSE) et Stern, la business school de la New York University (NYU).

HEC compte maintenant 65% de professeurs internationaux permanents. Les derniers arrivants ont tous des doctorats des meilleures universités du monde, notamment des États-Unis, avec une première expérience de professeur au MIT ou à Wharton. Preuve que HEC est dans cette ligue des business schools de rang mondial sur le plan académique. HEC est devenue une "research institution" reconnue.

Qu'est-ce qui a été au contraire le plus difficile à mener ?

Bien que proche des entreprises, HEC doit aller plus loin. Nous avons réussi à attirer des entreprises étrangères, comme Puma Energy, à travers notre fondation. Nous avions jusque-là des partenariats avec la seule branche française de ces multinationales. Dans les déceptions, notre partenariat qui s'est arrêté en Chine. HEC a été la première business school non chinoise avec laquelle les autorités acceptaient de travailler dans le domaine de la formation continue. Puis, la Chine n'a plus voulu envoyer ses hauts fonctionnaires et ses cadres d'entreprise dans des executive MBA...

Beaucoup reste aussi à accomplir  en matière d'ouverture sociale même si, grâce à la fondation, nous avons progressé. Enfin, nous avons raté des choses mais c'est le cycle normal "essais-erreurs" des structures innovantes. Le numérique, par exemple : actuellement nous repartons dans l'aventure des Mooc, nous en lançons quatre nouveaux en 2015 mais, par le passé, nous avons essayé des choses qui n'ont pas marché ou temporairement. Il faut de l'énergie pour repartir. Et – ce que les gens oublient – beaucoup d'argent !

De l'argent, vous en avez récolté beaucoup grâce à votre campagne de fundraising en 2008-2013…

Oui. HEC a été très aidée financièrement par la chambre de commerce et par la fondation : la campagne de fundraising a permis de lever 112 millions d'euros en cinq ans. Mais j'ai un regret : HEC pourrait être trois fois plus forte avec plus d'argent. Il peut paraître prétentieux que notre école dise "j'ai besoin d'argent". Mais ceux qui disent que HEC est riche ne sont jamais allés à l'étranger. La concurrence n'est plus seulement française mais européenne et même mondiale. Je suis donc partagé entre "merci beaucoup à ceux qui nous aident financièrement" et "encore un effort s'il vous plaît".

Quel est le manque à gagner pour HEC à la suite de la réforme de la taxe d'apprentissage ?

Fin 2015, l'école aura perdu en trois ans entre un tiers et la moitié de ce que rapportait la taxe d'apprentissage. Je reçois déjà des lettres d'entreprises qui m'annoncent que, en raison de la nouvelle réglementation, elles ne pourront pas nous verser de TA.  Les ressources qu'il reste, ce sont le "fundraising" et les droits de scolarité.

L'école aura perdu en trois ans entre un tiers et la moitié de ce que rapportait la taxe d'apprentissage.

Vous êtes donc inquiet pour l'avenir financier de votre école, et de l'enseignement supérieur en général ?

Oui. Ni l'État français ni le secteur privé français n'investissent assez dans l'enseignement supérieur. Regardez les chiffres macroéconomiques : les dépenses consacrées à l'enseignement supérieur en pourcentage du PIB se situent en dessous de la moyenne des pays de l'OCDE. C'est un vrai souci. Il n'y a plus d'argent au niveau de l'État. Les CCI ont été mises à la diète. La réforme de la taxe d'apprentissage va nous asphyxier. Les institutions vont souffrir ! Je connais la réponse immédiate, tactique pour ne pas dire idéologique des pouvoirs publics : "Avec les nouvelles technologies faites des efforts, l'enseignement coûtera moins cher." C'est faux ! L'enseignement supérieur va coûter de plus en plus cher, surtout quand il est lié à la recherche. Il n'y a aucune raison pour que les "research institutions" coûtent moins cher car elles sont dans une bagarre internationale. Quant aux "teaching institutions", si elles font de l'enseignement moins cher, elles se limiteront à faire de la reproduction de l'enseignement existant. C'est insuffisant en termes de compétitivité.

Néanmoins, vos frais de scolarité, de l'ordre de 36.000 euros pour les trois ans du programme grande école, ne sont-ils pas déjà très élevés pour qu'il soit envisageable de les augmenter encore ?

Il nous faut assumer le fait qu'on peut encore jouer sur les frais de scolarité. "Vous êtes déjà chers", nous dit-on ? Mais les droits de scolarité de HEC sont ridiculement bas par rapport à ceux des business schools anglo-saxonnes. Quand je regarde la concurrence, HEC a de la marge. Mais il ne faudrait pas que l'environnement sociopolitique français nous contraigne. On ne peut pas entraver toutes nos sources de recettes.

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Comment voyez-vous évoluer l'écosystème des business schools françaises ?  

Le système est d'une exigence impressionnante. Cela s'explique par la difficulté des écoles de trouver de nouvelles sources de financement et leur volonté de rester dans la compétition. Mais cela va se clarifier : soit les institutions trouvent des moyens nouveaux. Soit il y aura une segmentation entre d'une part les institutions de recherche et d'autre part les autres écoles qui feront principalement de l'enseignement, ce qui n'est nullement infamant. C'est une vraie mission. Ce sera un choix stratégique contraint par les moyens dont elles disposeront. Mais, dans tout l'enseignement supérieur, il y aura ces deux types d'institutions.

Quel regard portez-vous sur le mouvement de fusions de ces dernières années ?

J'ai envie de dire et c'est le prof de stratégie qui parle : "On se calme !" Toutes les études montrent qu'il y a plus de fusions qui coûtent que de fusions qui rapportent. Voir la fusion comme un Graal est un peu hâtif. Il y a un mythe, celui des économies réalisées. On croit qu'on va additionner le nombre d'étudiants et limiter le nombre de profs. C'est en fait le meilleur moyen de sortir du champ international ! Puisque les organismes d'accréditation internationaux exigent des ratios nombre de profs/élèves.

Voir la fusion comme un Graal est un peu hâtif.

Vous avez annoncé que vous quitteriez vos fonctions cette année. Comment s'organise votre succession ?

Un "search comittee" a été nommé par le président de la chambre de commerce de Paris Île-de-France après avis de la Fondation HEC et de l'association des diplômés. Il est composé de dix personnes aux profils très différents : des Français, des étrangers, des responsables d'entreprise et des professeurs, des gens de la chambre de commerce et d'ailleurs. Ils se font aider par un cabinet de chasseurs de têtes. Ils vont proposer un petit nombre de candidats au choix du président de la chambre, qui après m'avoir consulté – c'est ce qui est écrit et signé – prendra sa décision finale.

Quelles qualités faut-il avoir pour diriger une école de commerce comme HEC demain ?

Toutes ! [rires]. D'abord la personne devra très bien comprendre le monde académique. Elle devra aussi être un homme ou une femme-orchestre sachant faire de la pédagogie auprès de tous les partenaires. Je connais peu de métiers avec autant de parties prenantes : les différentes tutelles (la chambre de commerce, le ministère…), les professeurs, les élèves, les entreprises partenaires, la concurrence, les organismes d'accréditation, les médias… Un directeur doit jongler avec ces différents "stakeholders" dans un environnement financièrement contraint et qui le sera de plus en plus.

Vous avez déjà des projets pour l'après-HEC ?

Plein. Je commence à me projeter dans l'après. La question ne va pas être comment m'occuper après HEC mais quels choix faire ! Je ne sais ni quand mon successeur sera désigné ni quand il entrera en fonction. J'aimerais assurer une période de transition. Mais ma dernière cérémonie de diplomation aura lieu à la mi-juin 2015.

 


Étienne Gless | Publié le

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Michel Coquet.

Lucidité dites vous ! Pourvu que les dirigeants des écoles qui ont fusionné et ceux qui envisagent "encore" de le faire , n'en manque pas . Le chiffre de la collecte "fundraising " devrait donner à réfléchir à celles et ceux qui croient y trouver un substitut à la taxe d'apprentissage quasi défunte . Que dire aussi des ambitions exponentielles de création de campus dans le monde de certains dirigeants qui mesurent mal les capacités d'investissement de leur structure financière . La réalité leur paraîtra moins radieuse quand les comptes seront à faire ....

Pierre Volle.

On parle de "capitaines d'industrie"... En voilà une d'industrie, celle de l'enseignement supérieur et de la recherche, qui aura trouvé un excellent capitaine pendant deux décennies. Un formidable bilan, dans un contexte en profonde mutation !

Stéphane Pieron.

Bravo Bernard, Entre lucidité et humilité je ne sais ce que préfère. Avoir travaillé et débatu avec toi restera un de mes meilleurs souvenirs professionnels. Bon vent pour le grand large loin du port josacien. Amicalement. Stéphane