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Laurent Bigorgne : "Il faut arrêter de considérer les universités comme des adolescentes incapables de se gérer"

Sarah Masson
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Laurent Bigorgne
Pour Laurent Bigorgne, le directeur de l'Institut Montaigne, le pilotage des universités ne doit plus passer par une gestion centralisée. // ©  RGA/REA

EducPros consacre sa conférence du 10 décembre à la prospective. Quelles sont les tendances pour l'enseignement supérieur à l'horizon 2025 ? Pour  le directeur de l'Institut Montaigne, Laurent Bigorgne, pas de doute : il faut aller jusqu'au bout de l'autonomie des universités et ne pas confondre réussite de tous et gratuité pour tous.

Comment le financement de l'enseignement supérieur et de la recherche doit-il évoluer dans les dix prochaines années ?

La seule question importante pour les années à venir est la suivante : se dirige-t-on oui ou non vers un système d'autonomie de l'enseignement supérieur français ? Si l'on veut que les moyens publics et privés dont dispose l'enseignement supérieur français progressent et rendre soutenable son modèle économique, il faut accomplir jusqu'à son terme la révolution copernicienne amorcée en 2007, à savoir celle de l'autonomie pleine et entière des établissements.

Bien sûr, l'État peut continuer à financer une large partie de l'enseignement supérieur, mais il est arrivé au bout de ce qu'il peut faire seul... Rappelons qu'aux États Unis, les dépenses privées au profit de l'enseignement supérieur sont identiques aux dépenses publiques.

Quelles autres sources de financement faudra-t-il soutenir, selon vous ?

Le financement de la recherche par des organismes privés (des fondations, des entreprises par exemple) ou internationaux (comme l'Union européenne, mais aussi d'autres États), la participation des étudiants, de leurs familles (à raison de leurs moyens), des collectivités locales ou des réseaux d'anciens sont autant d'opportunités à développer.

Le déclenchement de ces sources nouvelles repose sur plusieurs exigences : l'affirmation d'identités d'établissements fortes, une évolution qualitative de la gouvernance et une implication de certains de ces acteurs dans la stratégie des universités.

Ensuite, il va falloir faire comprendre à l'État que, désormais, qu'il n'a plus son mot à dire sur la rémunération des dirigeants universitaires et des enseignants, sur les cartes de formation, l'orientation des étudiants, les droits de scolarité...

Huit ans après l'autonomie, l'État fait semblant de ne pas avoir compris que nous avons changé d'époque. En 2007, il fallait que la réforme soit pilotée depuis le ministère, mais désormais, il apparaît clairement qu'un ministère de plein exercice est incompatible avec l'autonomie des établissements.

Les universités ont besoin de marges de manœuvre et pas de recteurs qui se vivent comme leur chancelier. Il faut "couper le cordon" et même envisager de transformer en profondeur le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. À terme, c'est son existence même qu'il faudra avoir le courage de questionner...

Un ministère de plein exercice est incompatible avec l'autonomie des établissements.

Le regroupement d'établissements est-il la solution ?

Je ne suis pas sûr que le regroupement soit une réponse universelle. Dans certains contextes, c'est une bonne solution, dans d'autres, non... Il faut arrêter de considérer les universités comme des adolescentes incapables de se gérer. L'État ne peut pas connaître la réalité des territoires, des partenariats, les spécificités régionales... Cela revient à proposer à toute la population, qui porte du  34, 38 ou 42... de mettre des vêtements taille 40 !

Partout ailleurs dans le monde développé, le pilotage des universités n'est jamais mieux assumé que par les universités elles-mêmes.
L'État peut montrer ses préférences et orienter son financement en fonction de celles-ci, c'est sa mission. Mais il faut en finir avec cette gestion centralisée qui ne fonctionne plus et à laquelle personne ne croit.

Si l'objectif de l'État est que les universités françaises existent davantage dans les classements internationaux, attirent plus d'étudiants et d'enseignants étrangers, voient leur taux de réussite et d'insertion augmenter... il faut qu'il s'en donne les moyens. On y arrivera, non pas en mettant tous les établissements sur le même plan, quels que soient leurs efforts et leur potentiel, mais grâce à des financements incitatifs.

Quelle place donner à l'enseignement privé d'ici à 2025 ?

L'enseignement privé est traditionnellement mal vu, essentiellement pour des raisons idéologiques. Il a pourtant fait ses preuves en termes de placement et il répond en cela à une priorité exprimée par les étudiants et leurs familles. Il est sans doute l'un des vecteurs principaux du développement de l'enseignement supérieur de ce pays et doit donc pouvoir prendre toute sa place. Des groupes remarquables ont d'ailleurs émergé et contribuent à compléter la carte des formations universitaires.

L'État ne peut pas connaître la réalité des spécificités régionales... Cela revient à proposer à toute la population, qui porte du 34, 38 ou 42... de mettre des vêtements taille 40 !

Concernant l'épineuse question des frais de scolarité, le modèle français de la scolarité gratuite doit-il être remis en cause ?

Le rôle de l'enseignement supérieur est de garantir l'accès et la réussite de tous, non la gratuité pour tous. C'est très différent. Ce sont même deux objectifs antagonistes : on peut très bien concevoir un système éducatif gratuit et pourtant archi-inégalitaire, comme en France. La gratuité assure la réussite de ceux qui sont déjà les mieux partis dans la vie et c'est ce système que l'Unef continue de défendre... Je préfère, pour ma part, un système tourné vers l'égalité des chances et la réussite des étudiants.

Halte aux tabous ! À chaque fois que vous instaurez la gratuité, vous créez de l'inégalité, car vous n'êtes pas en mesure d'aider réellement les étudiants qui en ont le plus besoin. L'augmentation des droits de scolarité n'a pas à être uniforme sur tout le territoire. Elle doit être de la responsabilité des établissements. Il ne faut pas tarifer de la même manière licence et master, master d'anthropologie et master de finance...

Des systèmes très performants existent, comme la modulation des tarifs en fonction du revenu des familles. C'est ce qui a été mis en œuvre à Sciences po. Ensuite, la redistribution doit être réorganisée, sous forme de services et de bourses pour les étudiants internationaux et les élèves les moins favorisés. Quoi qu'il en soit, quand les universités expérimentent, l'État ne doit absolument pas les freiner.

Conférence "Prospective" d'EducPros, le 10 décembre 2015
Laurent Bigorgne, directeur de l'Institut Montaigne, interviendra à la conférence EducPros du 10 décembre 2015 sur "les tendances du marché de l'ESR à l'horizon 2025".

Sarah Masson | Publié le

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Cédric Prunier.

Eh, oui, les mêmes phrases dans un ordre différent... "la voix de la raison est faible, mais elle dit toujours la même chose". Comment tenir un autre discours alors que les universités sont considérées comme des mineures sous tutelle ?

Frédéric BOULARD.

Tout le temps, des commentateurs racontent toujours la même chose, il n'y a que l'ordre des phrases qui change : il s'agit d'opposer sans cesse le public paré de tous les atouts au privé totalement satanique en expliquant que seul le public doit être en charge d'un service public d'enseignement, que cette voie est nécessaire, indispensable et que c'est la seule, en disant beaucoup de bien de l'enseignement public etc. Tout cela se fait sur une tonalité "résultats de recherche" pour se faire accepter. Peut-on juste, de temps en temps, considérer la réalité des faits (cf. rapports de la cour des comptes, par exemple), l'intérêt des étudiants et des familles, les attentes de notre économie ? Peut-on arrêter de confondre mission de service public (au sens du service rendu aux usagers) et statut public des établissements et personnels ?

Mule.

Toutes les semaines, l'institut montaigne se voit offrir une nouvelle tribune pour raconter toujours la même chose, il n'y a que l'ordre des phrases qui change : il s'agit de promouvoir une politique en faveur de la marchandisation de l'enseignement supérieur en expliquant que cette voie est nécessaire, indispensable, que c'est la seule, en disant beaucoup de bien de l'enseignement privé etc. Tout cela se fait sur une tonalité "résultats de recherche" pour se faire accepter.