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Loi Travail. Camille Peugny : "La peur du déclassement est très ancrée chez les jeunes"

Isabelle Dautresme
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Manifestation de lyceens et d'etudiants à Paris contre le projet de loi El Khomri sur la reforme du code du travail, le 31 mars 2016.
Manifestation de lyceens et d'etudiants à Paris contre le projet de loi El Khomri sur la reforme du code du travail, le 31 mars 2016. // ©  Romain Beurrier/REA
Pour Camille Peugny, sociologue à l’université Paris 8 et spécialiste des questions de jeunesse, le projet de loi El Khomri, qui suscite une journée de manifestation jeudi 31 mars, renforce chez les jeunes la crainte, déjà fortement ancrée, de déclassement social.

Les étudiants et les lycéens sont très actifs dans la mobilisation contre la loi El Khomri alors même qu’elle ne les concerne pas spécifiquement, n’étant pas eux-mêmes en emploi ? Comment expliquez-vous cela ?

Ce qui est certain c’est que les jeunes ont le sentiment que leurs intérêts ne sont pas pris en compte alors même que la crise, qui perdure depuis plusieurs années, les frappe de plein fouet. Avec un taux de chômage autour de 25% pour les jeunes actifs, soit le double de celui de l’ensemble de la population, ce sont les premières victimes de la dégradation économique.

Par ailleurs, ils ont bien conscience que les décisions concernant le droit du travail prises aujourd’hui vont avoir des conséquences pour eux durant toute leur carrière, contrairement à leurs aînés qui auront pu faire au moins une bonne partie de leur parcours sur un marché du travail plus protégé.

Rien d’étonnant alors à ce que certains jeunes vivent le projet de loi El Khomri comme une véritable agression, d’autant qu’au-delà de la crise économique la société française peine à faire de la place à sa jeunesse. L’essentiel des positions de pouvoir sont aux mains des plus âgés. Il n’y a qu’à regarder la composition de l’Assemblée nationale, on y dénombre huit fois plus de sexagénaires que de trentenaires.

Vous parlez de la jeunesse, pourtant tous les jeunes ne connaissent pas les mêmes difficultés ?

Bien sûr, la jeunesse est très diverse et le diplôme constitue la principale fracture. Les jeunes titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur s’insèrent nettement mieux sur le marché du travail que ceux qui n’en ont pas et ces derniers sont condamnés à alterner des périodes d’emploi précaire et de chômage en fonction des aléas de la conjoncture. Il n’en demeure pas moins que même les diplômés du supérieur connaissent des difficultés lors de leur insertion sur le marché du travail et peuvent être soumis à une forte précarité.

Dans son livre, "La Peur du déclassement", Éric Maurin remet en cause l'idée que le diplôme ne vaut plus rien et que tout le monde serait déclassé. Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?

Tout dépend de quel déclassement l’on parle. Pour Éric Maurin, le déclassement, c’est le fait d’avoir un CDI et de le perdre. Selon moi, le déclassement est une notion beaucoup plus large.

Aujourd’hui, ce que l’on constate, c’est que l’âge d’obtention d’un CDI ne cesse de reculer. La question qui se pose et à laquelle il est encore trop tôt pour répondre, c’est : y aura-t-il "un effet cicatrice" ? Autrement dit, les jeunes d’aujourd’hui, auront-ils à 40 ans, un niveau de vie égal ou supérieur à celui de la génération précédente au même âge ? Parviendront-ils à rattraper le retard pris au démarrage ? La rigueur salariale, conséquence de huit ans de crise très profonde, sera-t-elle compensée ?

La peur du déclassement est très ancrée chez les jeunes, y compris les plus diplômés. Ils ont peur de faire des mauvais choix. Ils ont le sentiment que, malgré leurs diplômes, leurs qualifications, l’avenir est plus sombre pour eux qu’il ne l’était pour leurs parents et surtout pour leurs grands-parents.

Il est un peu facile de toujours mettre en cause l’enseignement supérieur, sans aller questionner ce qui se passe sur le marché du travail.

Pourquoi cette crispation autour du CDI ?

Nous sommes une société qui fonctionne autour du CDI. Sans CDI, il est difficile d’avoir un logement, d’obtenir un prêt, d’imaginer avoir des enfants…

La société française fonctionne comme il y a trente ans, or les trajectoires professionnelles des jeunes ont changé. Ce hiatus entre la réalité de l’insertion des jeunes et le fonctionnement de la société est générateur de multiples frustrations au quotidien. Pas facile de se voir dans l’obligation de demander la caution de ses parents quand on a 30 ou 40 ans ! Ces frustrations attisent la rancœur des jeunes générations.

Pour autant les jeunes ne sont ni aigris, ni déprimés. Quand on les interroge sur leur avenir personnel, ils sont même confiants. En revanche, quand on élargit la question à l’ensemble de leur génération, ils se montrent beaucoup plus pessimistes.

Quelle réponse l’enseignement supérieur peut-il apporter à ces jeunes ?

L’enseignement supérieur fait plus ou moins bien ce qu’il est censé faire, c’est à dire qualifier des individus, les diplômer en prenant un minimum en compte les besoins de main d’œuvre de demain. Mais, au final, l’insertion des jeunes dépend tout de même très étroitement du marché du travail et du comportement des entreprises. Il est un peu facile de toujours mettre en cause l’enseignement supérieur, sans aller questionner ce qui se passe sur le marché du travail.

En revanche, l’enseignement supérieur a un rôle à jouer sur les inégalités au sein d’une génération. Aujourd’hui, les premiers cycles universitaires sont assez largement abandonnés, ou en tout cas invisibles dans le débat public. Pourtant ce sont eux qui accueillent l’essentiel des enfants d’ouvriers et d’employés tandis que les prépas et les grandes écoles restent des lieux de ségrégation sociale.

Il faudrait a minima par exemple que le taux d’encadrement à l’université soit le même que dans les classes prépa. Encore faudrait-il une réelle volonté politique d’aller dans ce sens.


Isabelle Dautresme | Publié le

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