M. Le Brignonen (INSP) : "La fonction publique doit être à l’image de la République, il faut donc diversifier le recrutement"

Amélie Petitdemange
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Maryvonne Le Brignonen partage son temps entre Strasbourg et l'antenne parisienne de l'INSP.
Maryvonne Le Brignonen partage son temps entre Strasbourg et l'antenne parisienne de l'INSP. // ©  Amélie Petitdemange
Maryvonne Le Brignonen a pris la tête de l’INSP le 1er janvier 2022 pour un mandat de quatre ans. L'Institut national de service public remplace l'ENA depuis sa suppression, annoncée par le président de la République en avril dernier.

La suppression de l'ENA au profit de l'INSP vise à diversifier les profils, notamment en matière d’origine sociale. Qu'allez-vous mettre en place pour réaliser cette ambition ?

La fonction publique doit être à l’image de la République, il faut donc diversifier le recrutement en matière sociale, géographique et académique. Cela passe tout d'abord par la levée de l'auto-censure, notamment dans les zones rurales et auprès des femmes.

Les actions seront notamment menées au niveau des voies d'accès, avec une expérimentation du concours Talents jusqu'en 2023 et 2024. L’année dernière, un premier concours Talents a recruté six élèves avec des barres d’admission quasiment identiques au concours externe. Nous poursuivons aussi l'expérimentation du concours docteurs.

Enfin, nous travaillons aussi à l'évolution de nos concours, avec de nouvelles épreuves innovantes, pour diversifier les profils.

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Comment les concours d’entrée seront-ils modifiés et à quelle échéance ?

Les changements devraient intervenir pour le concours 2023 ou 2024, mais c'est à confirmer. D'une part, nous voulons supprimer le contrôle de connaissances académiques à l’oral pour le passer à l’écrit. A l’oral, on se concentra sur la personnalité et le projet professionnel.

Nous menons aussi une réflexion sur l'épreuve d’anglais. Il y a des écarts de note très importants, certains ont eu la chance de partir à l’étranger. Nous avons besoin de cadres supérieurs de l’Etat qui parlent l’anglais mais l’idée serait de viser ce niveau à la sortie de l’INSP. Nous voulons faire passer un test au moment de l’admissibilité, qui ne serait ni noté ni classant. Un niveau B2 serait ainsi requis à l’entrée et un niveau C1 à la sortie.

La fonction publique doit être à l’image de la République, il faut donc diversifier le recrutement en matière sociale, géographique et académique.

Enfin, à l'écrit, au-delà des compétences traditionnelles, nous avons une réflexion autour des questions contemporaines. Nous pourrions donner un thème ou une liste de références pour travailler de façon plus approfondie, personnaliser sa copie et valoriser l’engagement personnel.

On étudie aussi la faculté de proposer des majeures et des mineures qui seraient coefficientées. Les candidats pourraient ainsi valoriser leurs aptitudes.

La création de l'INSP prévoit aussi de modifier le contenu de la formation. Quels sont les changements par rapport à l'ENA et avec quels objectifs ?

L'objectif, c'est de former des femmes et des hommes d’action à l’aise avec la politique du "dernier kilomètre" : quand on a écrit un décret ou un projet de loi, on a fait entre un quart et un tiers du chemin car il y a ensuite sa mise en œuvre.

Le deuxième objectif est de développer une culture scientifique. Nous n'allons pas réintroduire les maths mais cela passe par une scolarité plus orientée vers les mises en situation. La nouvelle scolarité – qui s’applique depuis janvier 2022 – est une approche par compétences. Il y a une période d'enseignement, où sont mis en place un socle technique et un socle comportemental. Puis un parcours d'application, où les élèves bénéficient d'abord d'enseignements puis de mise en situation puis d'un debrief de cette mise en situation.

Nous allons aussi recruter des professeurs permanents, ce qui n’était pas le cas à l’ENA. Ce seront des binômes d'enseignants-chercheurs et de praticiens de l'action publique. Les élèves auront aussi la possibilité de faire un parcours doctoral.

Enfin, nous allons approfondir nos partenariats avec des établissements universitaires d’excellence et en créer d’autres.

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Comment allez-vous travailler avec le monde universitaire ?

Nous avons des partenariats avec l'université de Strasbourg et PSL. Nous travaillons aussi à une chaire commune avec Sciences po, l'ENSCI et Polytechnique. Un conseil scientifique sera installé au mois d’avril, dans ce cadre nous lançons le recrutement d'un directeur de la recherche et d’enseignants-chercheurs.

Le conseil scientifique est composé d'enseignants-chercheurs et d'établissements partenaires. Avec le conseil pédagogique, l'objectif est qu'il conseille la gouvernance. Le Conseil d'administration aura quant à lui des pouvoirs plus étendus que celui de l’ENA. La gouvernance de l'INSP est plus celle d'un établissement d'enseignement supérieur classique.

Quels sont les objectifs de la création d’un tronc commun avec 15 autres écoles du service public ?

Le tronc commun a été mis en place à l’automne dernier et les modules sont déployés dans les écoles depuis septembre. Fin mars, je réunirai les directeurs de chaque école pour faire le bilan. Il faut réfléchir à élargir les thématiques. Par exemple, la souveraineté n'est pas traitée aujourd’hui.

Nous allons aussi recruter des professeurs permanents, ce qui n’était pas le cas à l’ENA. Ce seront des binômes d'enseignants-chercheurs et de praticiens de l'action publique.

L'objectif est de donner une culture commune aux élèves du tronc commun. Nous évoquerons aussi la phase terrain du tronc commun. Les élèves du même territoire se réuniront pour travailler ensemble. Cette phase n'a pas encore eu lieu, elle débute en juillet. Pour l'instant, tout se fait à distance. Le 28 mars nous réfléchirons à l'opportunité d'introduire du présentiel ou non, et sous quelle forme.

Vous souhaitez aussi davantage travailler avec des établissements internationaux. Quels seront les partenariats que vous allez mettre en place ?

Nous allons adhérer à des réseaux, travailler avec des grandes écoles d’administration publique comme la Blavatnik School of Governement d'Oxford, la Hertie School de Berlin, le Collège de Bruges, et un jour j'espère la Harvard Kennedy School.

Nous voulons aussi travailler de manière plus étroite avec le réseau des anciens élèves étrangers, qui représentent 40% des anciens élèves. Nous allons recruter une personne qui sera spécifiquement en charge de l’animation de ce réseau, avec de l'information, un annuaire, des événements…

Nous voulons enfin diversifier le champ géographique d’action de l’INSP, que ce soit en matière de recrutement pour les cycles internationaux mais aussi de coopération, notamment en se concentrant sur les nouveaux pays de l'Union européenne et éventuellement des secteurs géographiques à enjeux pour la politique étrangère de la France qui n'étaient pas forcément investis par l'ENA.

Le classement de sortie est vivement critiqué. Envisagez-vous de le remplacer ? Si oui, quelles sont les alternatives ?

La réflexion est en cours. Que nous le supprimions ou pas, nous avons la volonté d’accompagner davantage les élèves dans leur projet professionnel. Au-delà du coaching mis en place depuis 2021, nous voulons mettre en place un pool de référent métiers pour accompagner l’élève tout au long de sa scolarité. L'idée, c'est qu'ils aient une vision panoramique de toutes les carrières, ce n'est pas suffisamment travaillé aujourd’hui. C'est quelque chose qui peut fonctionner, que le classement perdure ou non.

Faut-il en déduire que vous revenez sur la suppression du classement de sortie ?

Nous examinons des alternatives, comme demandé par le Premier ministre. Une éventuelle suppression du classement et la façon dont on le remplacerait sont encore en cours d'examen.

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Amélie Petitdemange | Publié le