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Mixité, égalité, genre : le rôle des enseignantes

Propos recueillis par Isabelle Maradan
Publié le
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Sophie Devineau
Sophie Devineau
Les enseignants, et particulièrement les enseignantes, jouent un rôle déterminant dans la promotion de l’égalité et de la mixité. A l’occasion d’un colloque du Scéren (Cndp), intitulé « Femmes, filles et… garçons », Sophie Devineau, maitresse de conférences à l’université de Rouen, précise l'implication de ce groupe professionnel dans l'émancipation des femmes.


A l’école primaire, la population enseignante est très largement féminine. Est-elle pour autant sensibilisée aux stéréotypes sexués véhiculés notamment au sein de l’école ?

Elle est sensibilisée et elle accueille cette question de façon favorable. Mais même s’il n’y a pas d’hostilité sur ce sujet, cette question n’est pas une priorité dans la pratique. Il y a un tas d’autres choses à mettre en œuvre. Ce qui est important, et c’est un aspect qui n’est jamais abordé, c’est que cette profession a joué comme un levier pour la promotion de l’égalité et de la mixité. Les enseignantes engagées, militantes ont sensibilisé les autres.

Pourquoi le rôle joué par les enseignantes pour la promotion de l’égalité n’est-il quasiment jamais abordé ?

Les études sociologiques sur la question de la mixité se focalisent souvent sur les interactions entre élèves et enseignants et la manière dont elles se construisent. Ces études, celles de Nicole Mosconi notamment, mettent en évidence les stéréotypes sexués portés par les enseignantes.

Votre travail a mis la focale du point de vue des groupes professionnels

Et en tant que groupe professionnel, les enseignantes ont toujours été très actives. Elles ont agi comme moteur de l’émancipation des femmes et sont les héritières des pionnières. Les enseignantes ne sont pas simplement dans la reproduction des schémas sexuées, elles sont aussi partie prenante du mouvement d’émancipation des femmes, parce qu’elles n’exercent pas un métier ordinaire. Leur métier, c’est le savoir, la pédagogie.

Les enseignantes militantes féministes sont des pygmalions pour l’ensemble de la profession. Elles sont de bonnes voire très bonnes élèves du système et se servent de leur métier comme d’un outil de conquête, y compris pour le devenir de leurs filles et leurs garçons dans la sphère privé. Les filles de couples pédagogiques - couple d’enseignants - accèdent plus que les autres au statut de cadre.

Comment le regard d’un enseignant s’éduque-t-il à la question des
stéréotypes sexués ?

Cette éducation est universaliste. C’est un projet d’éducation populaire,qui bénéficie aux garçons, aussi bien qu’aux filles et aux enseignants hommes et femmes. Cela passe, par exemple, par une lecture des situations quotidiennes qui mettent en évidence les inégalités, par le fait de penser les égalités sexuées par la théorie du genre et d’apprendre à la hiérarchie à penser les métiers.

Qu’un inspecteur considère, par exemple, le métier d’enseignant en maternelle comme un vrai métier et pas une « occupation de femme ». Globalement, les enseignantes très engagées dans la promotion de l’égalité hommes-femmes vont devoir lutter contre l’assignation sexuée aux professions relevant de la sphère du « care » [le soin, l’attention à autrui, la sollicitude, ndr].

La féminisation de l’enseignement touche principalement le premier degré, qu’en est-il ensuite ?

Dans le secondaire, la part des hommes et des femmes professeurs est un peu plus équilibrée, même si certaines disciplines ou les directions d’établissements restent fortement masculines. Ce qu’il faut souligner surtout, c’est la distance qui sépare la maternelle et le supérieur. Il y a autour de 90% de femmes en maternelle, et autour de 80% d’hommes dans le supérieur, pour le dire vite, et sans entrer dans le détail de la direction des labos, etc.  

Les universitaires femmes sont de plus en plus nombreuses à se présenter comme « maîtresse de conférences », « chercheuse », comme c’est votre cas sur la plaquette du colloque où vous intervenez. Le rôle de la langue est-il si important que cela ?  

Les stéréotypes sexués passent aussi par la langue, comme l’ont démontré les sociolinguistes et grammairiens. La règle de grammaire « le masculin l’emporte sur le féminin » est arbitraire. Décrétée par le grammairien Vaugelas en 1647, elle est évidemment née de la domination masculine.

Et à côté de la féminisation des textes, ce qui est aussi important c’est le fait de parler, de prendre la parole, au lieu d’être parlée. Dans les syndicats, par exemple, des jeunes femmes prennent la parole à la tribune, soutenues en cela par des collègues masculins. Il y a déjà des hommes féministes, des pères qui soutiennent le projet de devenir cadre de leurs filles.

Que pensez-vous des récents débats autour de l’introduction de la théorie du genre dans les manuels de SVT (Sciences et vie de la terre) en classe de première ?

La réaction prouve à quel point c’est encore dérangeant. Les détracteurs ont osé taxer d’idéologie une théorie scientifique étayée par de très nombreux travaux dans le monde. La simple introduction de l’égalité des sexes à travers la théorie du genre, pourtant très solide, est encore trop.

Et c’est également un combat pour introduire un module spécifique « genre et éducation » dans les masters enseignements. Ce n’est pas considéré du tout. Il faut toujours qu’une enseignante chercheuse ou un enseignant travaillant sur ces questions pose le problème pour que ce type de module soit intégré dans la formation. On est en 2011 et ce n’est pas obligatoire !

"Femmes, filles et…garçons", un colloque et une revue du Scéren

Une journée de réflexion autour du thème « Femmes, filles et… garçons » était organisée par le Scéren (cndp) le 4 octobre 2011 à Bordeaux (33).

Ce colloque complète les réflexions et travaux sur les « Enjeux contemporains de la mixité », publiés en juillet 2011 dans le N°165 de VEI-Diversité (Ville-Ecole-Intégration), la revue du Scéren.


Propos recueillis par Isabelle Maradan | Publié le

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