Nathalie Kosciusko-Morizet : "Il faut arrêter cette omerta autour de l'université"

Camille Stromboni
Publié le
Envoyer cet article à un ami
Nathalie Kosciusko-Morizet
Nathalie Kosciusko-Morizet // ©  Elodie Grégoire/REA
Sélection et droits d'inscription. Nathalie Kosciusko-Morizet veut s'attaquer à deux tabous de l'université. Pour la vice-présidente du parti Les Républicains, c'est à l'hypocrisie du système qu'il faut mettre fin, la situation ne faisant que s'aggraver avec un afflux d'étudiants sur les bancs de la fac à la rentrée 2015 inquiétant. Entretien.

Vous publiez, à la rentrée 2015, une tribune intitulée "Libérons l'université de ses tabous".  Pourquoi cette prise de position sur l'enseignement supérieur ?

Ce sujet est absent du débat politique et c'est profondément choquant. On l'évoque à peine une fois par an, au moment du budget. L'université forme pourtant les cadres d'un pays. Une université défaillante, c'est la recherche en difficulté, l'innovation en berne et une compétitivité abîmée.

Le gouvernement défend un budget 2016 de l'enseignement supérieur et de la recherche "préservé", avec 165 millions d'euros de plus pour les établissements...

Il faut arrêter ces tours de passe-passe du gouvernement. Ces prétendues rallonges n'en sont pas ! Tout le monde le sait. Ces 165 millions n'existent pas. Il s'agit de 100 millions d'euros que le gouvernement renonce finalement à prendre à l'université et aux grandes écoles, contrairement à l'année dernière. Quant aux 65 millions d'euros restant, ils sont financés par une baisse des dépenses sur l'immobilier universitaire !

Quoi qu'il en soit, ces sommes vont aller à la masse salariale des facs, cela ne résout aucunement la question des investissements nécessaires pour l'enseignement supérieur. Les échos de la dernière rentrée sont éclairants, avec 40.000 étudiants présents physiquement en plus et des salles de cours toujours plus blindées. Certains s'en félicitent, en affirmant que c'est un signe d'attractivité, mais c'est plutôt la marque d'un défaut d'orientation et d'une faillite des voies alternatives.

Toucher à l'enseignement supérieur fait peur aux politiques d'après vous, pourquoi ?

Ce n'est pas un sujet facile. Il est identifié comme un milieu sensible, réactif, éruptif. Mais si les politiques continuent à s'en tenir à distance, la situation ne va faire qu'empirer. Il faut arrêter cette omerta autour de l'université en France.

Et le débat ne peut se réduire à la question du financement. Il est urgent d'aller au bout de la logique de l'autonomie des universités. Il ne s'agit pas de copier le système américain. Mais nous sommes dans un entre-deux : l'autonomie ne veut rien dire quand les universités n'ont la main sur rien. Il faut passer un cap et leur donner la liberté de fixer leurs droits d'inscription et de choisir leurs étudiants à l'entrée.

Il ne s'agit pas de réserver l'université uniquement aux meilleurs bacheliers, mais de vérifier qu'un jeune est motivé pour rejoindre la fac et qu'il a un minimum de chances d'y réussir.

Cette sélection à l'université ne remet-elle pas en cause le droit d'accès de chaque bachelier à l'enseignement supérieur ?

Mais la sélection existe déjà aujourd'hui ! Par l'échec et par l'argent. La moitié des étudiants se retrouvent, deux ans après être entrés dans l'enseignement supérieur, sans aucun diplôme. On compte même sur cette faillite du système et ce renoncement des jeunes, de manière assez cynique, pour que l'université puisse continuer à fonctionner. Il faut mettre fin à ce gâchis, pour les jeunes, les parents et l'État, qui investit de l'argent pour des étudiants qui sortiront sans diplôme.

Il y a en outre une sélection par l'argent qui ne dit pas son nom. Les étudiants qui en ont les moyens partent faire leurs études à l'étranger. Et les boîtes privées proposant des cours d'accompagnement, souvent très chers, se développent désormais autour de l'université. Le système est donc terriblement hypocrite.

Quelle solution proposez-vous pour tous les bacheliers qui seront recalés à l'entrée de l'université ?

Il faut absolument relancer l'apprentissage dans l'enseignement supérieur. Comme en Allemagne, où il est très présent à ce niveau, alors qu'en France, cela se limite surtout à un apprentissage pour les plus jeunes, entre 16 et 18 ans. C'est une vraie voie alternative, professionnalisante.

Ensuite, il ne s'agit pas de sélectionner de manière bête et méchante pour réserver l'université uniquement aux meilleurs bacheliers. Il s'agit de vérifier qu'un jeune est motivé pour rejoindre la fac, avec un projet derrière, et qu'il a un minimum de chances d'y réussir. L'État doit discuter avec les universités des critères de sélection, qui peuvent être différents selon les établissements.

Cour de la Sorbonne - Université Paris 4 Paris Sorbonne - Octobre 2015

Vous touchez à un autre sujet sensible : les droits d'inscription. Vous soutenez que chaque université doit être libre de les augmenter... 

Comme sur la sélection, il faut ouvrir des discussions avec la puissance publique, pour réfléchir aux montants de droits d'inscription susceptibles d'être mis en place. Aujourd'hui, tout est fixé au niveau national avec des droits très faibles - 184 euros en licence, 256 euros en master - sans commune mesure avec les besoins des établissements. Les dotations et le mécénat ne couvrent pas le reste.

C'est donc un mensonge de croire qu'on peut avoir des universités à la hauteur, dans la compétition internationale, sans moyens. Étant donné la situation actuelle des financements publics, on sait que l'État ne pourra pas mettre des milliards de plus.

Il faut en parallèle de cette liberté établir un plancher minimum de boursiers que devront respecter toutes les universités. Je propose 25%. Certains me disent que c'est loin de la moyenne de 35% de boursiers dans l'enseignement supérieur, certes, mais par rapport aux 13% de boursiers de la rue d'Assas, cela constitue déjà une avancée. Mais discutons du chiffre ! Ce plancher aurait bien sûr vocation à s'appliquer également aux grandes écoles.

N'est-ce pas un retour de la "sélection par l'argent" que vous dénoncez ?

Non, car je propose que ces droits d'inscription soient modulés en fonction des revenus de chacun, et surtout en contrepartie, qu'une politique de bourses bien plus ambitieuse intervienne, permettant réellement à un étudiant de financer ses études.

La mise en place de nouvelles barrières se fait toujours au détriment des classes sociales les plus défavorisées. L'objectif n'est-il pas d'augmenter le nombre de diplômés d'une classe d'âge ?

Défendre toujours plus de diplômés, si le diplôme ouvre droit à toujours moins de choses, ce n'est qu'hypocrisie. L'université doit être ouverte à tous ceux qui en ont les capacités, sans la barrière de l'argent. C'est le principe même du parcours d'excellence républicain. Mais on ne peut continuer à faire comme si tout le monde pouvait réussir à l'université, pour donner un droit virtuel à tous, en maintenant une université qui n'a pas les budgets nécessaires pour fonctionner. Ce sont ceux qui n'ont pas les moyens qui trinquent. On ne fait que bloquer encore plus l'ascenseur social.

Aller plus loin
- La tribune de Nathalie Kosciusko-Morizet, députée de l'Essonne, vice-présidente du parti Les Républicains, à la tête du groupe LR au Conseil de Paris : Libérons l’université française de ses tabous ! (Le Monde)

- Sélection à l'université : l'éternel débat (juillet 2015)
- Enseignement supérieur : la Stranes écarte toute augmentation des droits d’inscription (septembre 2015)

- Sur le blog EducPros "Un petit monde" : Quel futur pour l’Université française ?
- Sur le blog EducPros d'Yves Poilane : Pour une orientation active à l’université. Réaction à un billet du Président UNEF
- Le billet de l'universitaire Yann Bisiou : "Contre l’augmentation des droits d’inscription"

Camille Stromboni | Publié le