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Nicolas Charles : "La France défend une conception corporatiste de l'égalité scolaire"

Isabelle Dautresme
Publié le
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Université Paris Descartes Paris 5 - Etudiants en licence 1 de droit - Malakoff - 28 septembre 2015
Pour le sociologue Nicolas Charles, le temps d'études est trop correlé au temps de la jeunesse. // ©  Camille Stromboni

Le système d’enseignement supérieur français se distingue des modèles anglais et suédois par la place centrale accordée à la méritocratie scolaire et à la formation initiale. C’est ce que montre Nicolas Charles, chercheur au centre Émile-Durkheim dans un ouvrage intitulé “Enseignement supérieur et justice sociale”. Pour le sociologue, la formation continue doit prendre un rôle plus important.

Nicolas CharlesDans votre ouvrage, vous comparez les systèmes d'enseignement supérieur français, anglais et suédois. À partir de ces comparaisons, vous montrez que l'organisation de l'enseignement supérieur sous-tend une conception différente de la justice sociale selon les pays. Cela signifie-t-il que tous les pays n'accordent pas la même importance à la méritocratie ?

Tous les pays visent un système méritocratique. Mais tous ne le mettent pas en œuvre de la même manière. En France, la méritocratie scolaire est au cœur de la conception de la justice sociale. Elle repose sur l'idée que l'égalité de traitement est la seule façon de garantir une compétition équitable. Les procédures de sélection dans l'enseignement supérieur, que ce soient les concours pour accéder aux grandes écoles ou le bac pour l'entrée à l'université, en sont l'illustration.

En Angleterre, en revanche, la motivation des candidats et leur histoire personnelle sont davantage prises en considération.

Quant à la Suède, elle se distingue par l'existence de deux procédures de sélection différentes à l'entrée de toutes les formations. Des dispositifs qui sont pour la plupart peu sélectifs. Au final, tout le monde a une seconde chance.

Les différents systèmes ne reposent pas non plus sur une même conception de l'égalité...

La mise en œuvre du principe d'égalité diffère effectivement d'un pays à l'autre. La France défend une conception corporatiste de l'égalité. Elle veille à garantir l'égalité entre étudiants de même filière mais autorise les différences entre filières. En atteste la coexistence des grandes écoles et des universités.

Il en va tout autrement en Suède, où tous les parcours d'études et toutes les destinées se valent.

Quant à l'Angleterre, elle se caractérise par une forme "dégradée" du principe d'égalité. Derrière une idée d'égale dignité des cursus, les formations sont en réalité très hiérarchisées.

Au final, le système d'enseignement supérieur français est-il moins juste que les autres systèmes ?

Il n'y a pas de bonne réponse à la question. Chaque pays interprète et hiérarchise les trois principes de justice sociale (mérite, égalité et autonomie) selon son propre référentiel de ce qui est juste et injuste. Au final, tous les systèmes produisent des injustices mais pas les mêmes.

Ainsi en France, la méritocratie scolaire fait consensus à l'échelle de la société, or chacun d'entre nous a fait l'expérience de l'injustice de la reconnaissance de cette seule forme de mérite. Personne ne remet en cause le fait que les parcours d'études soient très normés, en contradiction avec le principe d'autonomie individuelle. Qui se soucie aujourd'hui qu'une bonne partie des jeunes Français se représentent leur parcours d'études puis de vie au travail comme le passage dans un long tunnel sans retour en arrière possible ?

Les combats des syndicats étudiants portent sur la hausse des dépenses publiques et les évolutions positives qu'elle permet – c'est bien normal, et nécessaire – mais assez peu sur l'écosystème global de l'enseignement supérieur. Ils font peu de cas des différences pourtant flagrantes entre les diverses filières et s'intéressent essentiellement à la situation des universités : montant des frais d'inscription, principe de non-sélection. Ils ont totalement intériorisé l'égalité corporatiste, ou l'ont stratégiquement acceptée dans leur dialogue de gestion avec le ministère.

En France, la méritocratie scolaire fait consensus à l'échelle de la société, or chacun d'entre nous a fait l'expérience de l'injustice de la reconnaissance de cette seule forme de mérite.

La France pourrait-elle s'inspirer des autres modèles ?

Il est illusoire d'imaginer importer tel ou tel dispositif. Ces derniers formant un tout cohérent dans un pays. On en a l'illustration avec l'année de césure. Les pouvoirs publics français se sont emparés de cette idée directement inspirée des modèles étrangers. Mais ils l'ont mise en œuvre dans un cadre scolaire, alors que partout ailleurs elle relève d'une liberté de choix individuelle. Aujourd'hui, le risque, c'est que l'année de césure devienne peu à peu, comme le stage ces vingt dernières années, un élément déterminant du diplôme, reproduisant les inégalités sociales en aggravant encore plus le poids du diplôme initial.

Mais ces réserves ne doivent pas dispenser les pouvoirs publics d'observer les dispositifs qui fonctionnent ailleurs. Et parfois même de s'en inspirer. C'est le cas par exemple du système des bourses sur critères sociaux. En Angleterre, ces dernières sont distribuées avant 25 ans, sur la base des revenus des parents et après 25 ans, sur celles des revenus du foyer fiscal. Ce qui veut dire qu'un adulte au chômage peut bénéficier d'une bourse sur critères sociaux pour reprendre des études par exemple, ce qui n'est pas le cas en France. Une telle évolution pourrait faire bouger les lignes dans le financement de la formation tout au long de la vie.

Comment peut-on améliorer le système d'enseignement supérieur français ?

En France, étudier, c'est être jeune. Dès lors, l'objectif central assigné aux études est de permettre aux étudiants de trouver un premier emploi : c'est le temps de l'insertion professionnelle. Cela peut paraître très banal mais ce n'est pas le cas en Angleterre et en Suède.

Cette organisation très standardisée des temps de la vie – formation initiale, insertion professionnelle puis vie de travail – produit une grande irréversibilité des parcours dont les étudiants français ont parfaitement conscience. Il faut décrocher le bon diplôme pour décrocher le bon premier emploi qui déterminera la suite du parcours professionnel.

Il faudrait déscolariser le temps de la jeunesse – que l'on puisse faire d'autres expériences, mais en dehors de tout lien avec un établissement d'enseignement supérieur – et aussi permettre l'accès à des formations longues et diplômantes tout au long de la vie. Ainsi en va-t-il avec les jeunes Suédois qui ont un tas d'activités sociales parallèlement à leurs études. Lorsqu'ils décrochent leur diplôme, à 28 ou 29 ans, ils sont déjà insérés professionnellement. On est là très loin du modèle français où l'insertion suit l'obtention du diplôme.

Nicolas Charles, "Enseignement supérieur et justice sociale - sociologie des expériences étudiantes en Europe", La documentation Française, 196 p., 23 €.

Isabelle Dautresme | Publié le

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Frida.

En France, la diplômanie est plus développée qu'ailleurs parce qu'on n'a pas la culture du résultat et qu'on n'aime pas les élites du travail. Résultat : le parchemin obtenu à 22/23 ans les barrières culturelles sont là pour protéger les corporatismes constitués

François.

Un point qui aggrave la situation en France : la folie du master. Dans la plupart des autres pays, on peut se faire embaucher et connaître ensuite une évolution de carrière convenable en commençant à travailler avec une licence (bachelor). Ceux qui le souhaitent entreprennent un master après plusieurs années d'expérience professionnelle. En France les conditions et perspectives sont tellement différentes pour les diplômés bac+3 et bac+5 que la plupart des bac+3 décident d'essayer d'obtenir avant de commencer à travailler un master ou un diplôme de GE donnant ce grade.

fourche.

Je suis tout à fait d'accord avec les propos de l'article qui est d'ailleurs très intéressant. Il soulève les différences culturelles en matière de formation, et d'insertion professionnelle. Néanmoins je pense que la formation continue tend vraiment à se développer. Il existe des dispositifs pour reprendre des formations plus ou moins longues et qualifiantes. Pour ma part j'ai pu reprendre un master grâce aux aides de pole emploi; j' ai exercé durant 2 ans en tant qu'agent de conditionnement. Certes, je.n'ai que 27 ans, mais dans ma promo de 10, seule 1 personnes sortait de formation initiale, 3 avaient pmus de 30 ans, et 2 plus de 50 ! Je garde espoir pour cettz formation tout au long de la vie. Personnellement, sans les aides dont j'ai pu bénéficier, je serais tres malheureuse professionnellemen