P. Colisson (IPJ) : "Nous avons pensé ‘inclusion’ dans les épreuves en retravaillant le concours"

Mersiha Nezic
Publié le
Envoyer cet article à un ami
P. Colisson (IPJ) : "Nous avons pensé ‘inclusion’ dans les épreuves en retravaillant le concours"
L’Institut pratique du journalisme (IPJ) de Dauphine-PSL a repensé ses concours pour favoriser l'ouverture sociale. // ©  Paris Dauphine/psl
Difficile pour les écoles de journalisme de couper au débat sur la diversité, l’un des grands enjeux actuels de l’enseignement supérieur. L’Institut pratique du journalisme (IPJ) Dauphine | PSL, à l’avant-garde, a été la première des 14 écoles reconnues par la profession à s’ouvrir à l’apprentissage, il y a une quinzaine d’années. L’établissement parisien tente aujourd’hui d’articuler épreuves du concours, grilles d’évaluations et inclusion. Interview avec Pascale Colisson, responsable pédagogique en charge de la mission Egalité des chances à l’IPJ-Dauphine | PSL.

Comment avez-vous travaillé pour repenser les épreuves du concours, notamment la culture générale, réputée particulièrement discriminante socialement ?

 // © Photo fourni par le témoin

Nous avons pensé ‘inclusion’ dans les épreuves en retravaillant le concours il y a une dizaine d’années. Il existe une vision élitiste de la culture générale qui réduit celle-ci à des connaissances en sciences politiques, philosophie, histoire ou littérature. Pour en sortir, nous avons étendu ce champ aux nouvelles technologies, aux cultures urbaines, à la religion, au sport, à la bande dessinée… Quant aux QCM de l’actualité, ils intègrent les questions liées aux débats de fond qui agitent la société, l’égalité homme/femme, la place des minorités…

Pour ce qui concerne l’oral d’admission, on peut partir du principe que les professionnels journalistes ou RH dans les médias qui sélectionnent les candidats savent d’emblée détecter les bons profils. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. Inconsciemment, on peut se tourner vers les gens qui nous ressemblent, qui nous rassurent, dont on suppose qu’ils vont réussir.

Nous avons recomposé et diversifié nos jurys. Ils sont composés de femmes, d’hommes, de jeunes et moins jeunes, de professionnels dont certains n’ont pas fait d’école…

Lire aussi : L'ouverture sociale à l'épreuve du coronavirus : le supérieur sur le pont

En termes de mixité sociale et de diversité, quel est le tableau à l’IPJ ?

Le taux des boursiers, variable en fonction des années, tourne autour de 35%. L’apprentissage, qui permet à des étudiants d’avoir un salaire, peut être choisi dès la première année. En général, un tiers d’une promotion de l’école opte pour ce choix.

Inconsciemment, on peut se tourner vers les gens qui nous ressemblent, qui nous rassurent, dont on suppose qu’ils vont réussir.

Mais, et nous en sommes conscients, malgré tous nos efforts pour remettre de l’égalité dans le jeu de l’accès à la formation, il y a un élément manquant. Car les inégalités s’installent dès la maternelle, en France. En recrutant à bac+3, on ne peut agir sur ce qui se produit en amont.

La Chance, pour la diversité dans les médias, une prépa gratuite qui aide les étudiants boursiers à préparer les concours des écoles de journalisme, est un acteur essentiel de la diversité dans les médias.

Parfois ces étudiants ont l’impression d’être des ovnis au sein de ces écoles dont les enfants de CSP+ constituent la majorité des recrues…

Je suis interpellée, par exemple, par les cas d’étudiants qui déclinent les week-ends d’intégration organisés par l’école. Dans ces moments festifs, il faut dépenser un peu d’argent.

Oui, parfois il peut y avoir "un décalage". Un jeune homme issu d’une famille très pauvre, arrivé par la Chance dans une grande école parisienne, a été logé dans un foyer pour SDF pendant quasiment toute sa scolarité. Alors forcément, quand il échange avec des jeunes aisés de cette école qui parlent de leurs vacances au ski…

Lire aussi : L'ouverture sociale des grandes écoles pas encore une réalité

La journaliste Nassira El Moaddem témoigne du "harcèlement" et de "racisme" qu'elle aurait subis à l’ESJ Lille, où on l’avait affublée du surnom "Saddam", il y a une dizaine d’années. Risquerait-elle la même chose aujourd’hui au sein de vos écoles ?

La situation a évolué depuis. Non pas qu’il y ait beaucoup plus de personnes dites 'racisées' dans les écoles, mais nous avons des moments de réflexion avec les étudiants sur ces questions-là. Par la mise en place d’une cellule d’écoute, nous avons instauré la tolérance zéro à l’école. Les personnes qui ont prononcé des paroles inacceptables ont été systématiquement sanctionnées.

Par la mise en place d’une cellule d’écoute, nous avons instauré la tolérance zéro à l’école.

En ce qui concerne les études sur le genre, l’intersectionnalité, le ressenti des personnes racisées, le débat émerge enfin. Nombre d’étudiants ont été au cours de leur cursus antérieur en contact avec des enseignants chercheurs qui s’intéressent à ces questions. Aujourd’hui, même les étudiants qui ne sont pas directement concernés par des questions de sexisme, de racisme, d’homophobie ont les clés de compréhension.

Les télés et les radios françaises demeurent souvent "normatives". Les grandes rédactions de presse écrite aussi. Les écoles s’y sont toujours adaptées. Vous affirmez que vous ne discriminez pas sur l’accent les étudiants qui souhaitent opter pour une spécialité radio ou télé…

Il est vrai qu’il s’agit là d’une discrimination silencieuse. Nous en discutions avec les étudiants qui ont un accent régional ou étranger. Mais aussi avec nos intervenants qui sont des professionnels en activité dans les médias et qui inconsciemment peuvent faire perdurer une certaine culture. Nous n’acceptons pas qu’un intervenant puisse fermer la route à un étudiant pour ces questions-là.

Lire aussi : Ouverture sociale : les grandes écoles face au défi du changement d'échelle

Et la discrimination sur le physique, en télé…

Je n’ai plus d’étudiantes qui viennent me dire ‘Madame, je ne suis pas assez jolie pour faire de la télé’. C’est un progrès notable. Car il y avait aussi de l’auto-censure, d’où l’intérêt de faire sauter des verrous. En télé, jusqu’où parler du physique ? A l’école, les étudiants font des simulations en plateau, en duplex. Evidemment, il faut avoir une tenue qui respecte le téléspectateur. Mais qu’est-ce qu’une tenue correcte ? Le maquillage, on ne peut y couper mais jusqu’à quel point ? Sur quels critères déclare-t-on un visage harmonieux ? Pourquoi à la télé française, on ne voit pas de journalistes en surpoids, comme c’est le cas à la BBC, par exemple ? Il faut pouvoir également aborder librement la question du physique des présentateurs.

Nous avons retravaillé la grille d’évaluation de l’enseignement télé.

Nous avons retravaillé la grille d’évaluation de l’enseignement télé. Parfois, tout un champ implicite ou inconscient et qui ne relevait pas de la compétence était pris en compte dans la note. Avec par exemple, une prime à l’étudiant sympathique ou à la jolie fille, à la belle gueule. Aujourd’hui, la grille est hyper précise, avec des questions techniques du type tournages, montage, mixages, des questions journalistiques comme la qualité de l’information, l’angle… Le savoir-être, dont la capacité à progresser, est évalué aussi.

Et du côté des employeurs ? Des profils "atypiques" réussissent-ils leur insertion professionnelle ?

Les grandes rédactions, comme Radio France, s’emparent de ces questions. Mais la problématique, c’est la manière dont une entreprise parvient à impulser cela au niveau des encadrants. Vous pouvez décider au siège ou dans une école que l’accent ne doit pas être un sujet mais quand l’étudiant se retrouve sur le terrain avec un chef qui dit ‘niet’, que faire ? Ces discriminations, ce n’est pas que la faute des écoles ou des médias. Les deux sphères doivent faire un travail convergeant.


Mersiha Nezic | Publié le

Vos commentaires (0)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires