Patrick Weil : "Un droit pour les élèves méritants d'accéder aux filières sélectives n'est pas de la discrimination positive"

Propos recueillis par Emmanuel Vaillant
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Patrick Weil : "Un droit pour les élèves méritants d'accéder aux filières sélectives n'est pas de la discrimination positive"
Les meilleurs élèves de chaque lycée pourront accéder directement aux filières sélectives de l'enseignement supérieur. Cet amendement à la loi sur l'enseignement supérieur et la recherche, adopté à l'Assemblée nationale, est inspiré des travaux de Patrick Weil, politologue et directeur de recherche au CNRS.

De Sciences po à l'ESSEC, de très nombreux dispositifs ont été mis en place depuis plus de dix ans en faveur de l'égalité des chances. Pourquoi est-il besoin d'adopter en plus cet amendement qui facilite l'accès aux filières sélectives des élèves les plus méritants ?

De nombreux dispositifs existent, mais ils sont très inégaux en qualité et ne concernent qu'une minorité de lycées. Surtout, ils ne garantissent en rien d'égales chances d'accès aux filières sélectives, quel que soit son lycée d'origine. La France des lycées est devenue un morceau de gruyère avec des énormes trous. Il est temps de mettre en place une politique qui concerne tous les établissements de France.

Les diverses expérimentations engagées montrent que les meilleurs élèves des lycées les moins favorisés estiment encore que les filières sélectives ne sont pas faites pour eux. Malgré leur réussite scolaire, ces élèves ne se sentent pas légitimes.

Il faut donc leur ouvrir la voie, instaurer un droit d'accès évident. Plus aucun élève ne doit pouvoir se dire que les portes de certains lycées lui sont fermées du fait de ses origines sociales. Cet accès à l'égalité des droits aura un impact sur tous, élèves, parents et équipe d'enseignants.

Donner un accès privilégié à certains élèves en particulier, est-ce une mesure de discrimination positive ?

Absolument pas. Car cela ne vise pas une catégorie ethnique ou un groupe social en particulier. C'est un droit ouvert à tous les élèves méritants d'accéder aux filières sélectives. Ce dispositif s'inspire de ce qui a été fait aux Etats-Unis, notamment au Texas ou en Californie en alternative à l' "affirmative action".

Sur la base de leurs résultats scolaires, les meilleurs élèves de chaque lycée ont droit d'accéder directement aux universités de ces deux Etats qui sont parmi les meilleures du pays. Cette approche a montré son efficacité dans la lutte contre les discriminations notamment sociales et géographiques.

En France aussi, cela pourra avoir les mêmes effets. Dans les 150 lycées qui, l'an passé, n'ont envoyé personne en prépas, situés pour beaucoup dans les villes petites et moyennes, en zone rurale et outre mer, les 7% meilleurs élèves de ces lycées se répartissent en 45% classe populaire, 19% classe moyenne, et 37% CSP +.

Combien d'élèves seront concernés par cet amendement ?

Le pourcentage des élèves bénéficiant de ce droit d'accès sera fixé chaque année par décret. Si l'on dit que la mesure s'appliquerait à 7% des lycéens qui auraient un droit d'entrée en prépa, la mesure concernerait un maximum de 3.700 élèves, bien qu'on estime entre 1.000 et 1.500 le nombre d'élèves qui décideraient d'utiliser ce droit. Or, chaque année, sur les 45.000 places en classes préparatoires publiques, environ 4.000 places restent vacantes.

Est-il légitime de maintenir une situation discriminatoire pour ces élèves, sous prétexte que les licences non sélectives à l'université en bénéficieraient ?

Comment cet amendement a-t-il été reçu par les parlementaires ?

Il a été voté par toute la gauche et par l'UDI (Union des démocrates indépendants) de Jean-Louis Borloo, sans opposition de l'UMP. C'est l'un des rares amendements sur lequel les parlementaires de droite comme de gauche s'accordent. Car cette mesure d'égalité des territoires est populaire. Elle incite les meilleurs élèves de chaque lycée à ne pas quitter leur établissement pour aller dans des plus cotés. Elle répond à un véritable besoin de justice sociale.

Cependant, côté universités, certains présidents estiment que cet amendement favorise les filières sélectives aux dépens des licences à l'université, qui ne sélectionnent pas. N'y a t-il pas un risque de voir les meilleurs élèves se détourner un peu plus encore des premiers cycles universitaires ?

Je ne suis pas du tout d'accord avec ce raisonnement. D'abord, les filières sélectives sont critiquées mais elles existent, y compris dans les universités à l'exemple des Instituts d'études politiques ou des IUT auxquels s'appliquera la loi. Or, venir d'un lycée peu coté réduit aujourd'hui les chances d'y accéder. Est-il légitime de maintenir une situation discriminatoire pour ces élèves, sous prétexte que les licences non sélectives à l'université les acccueillent ?

Par ailleurs, la dynamique positive créée dans les établissements qui jusqu'à présent n'envoyaient aucun ou très peu de leurs élèves dans les filières sélectives rejaillira sur tous les autres qui n'auront pas choisi de poursuivre leurs études dans ces filières. Cette dynamique amènera ainsi dans les universités des étudiants mieux préparés aux études.

En outre, il s'agit d'accorder un droit, pas d'obliger ni même d'inciter les meilleurs élèves à aller en prépa ou en IUT. Beaucoup des élèves qui terminent les meilleurs de leurs lycées décident d'aller en fac, attirés par la plus grande liberté qui y règne. Et puis, il ne faut plus opposer les classes prépas aux filières universitaires. Beaucoup d'élèves qui commencent en prépa continuent ensuite en fac à différentes étapes de leur cursus. De plus en plus d'accords se font entre facs et lycées à prépas.

Enfin, la création d'un droit d'être admis dans les filières sélectives aux meilleurs élèves de chaque lycée, sur la base des résultats au bac, rapproche les modes d'admission de ces filières des modes d'admission à l'université et fait donc faire un pas vers leur rapprochement.

Pierre Mathiot - Sciences po LilleUne "tentative de réponse mais incomplète"
Pour Pierre Mathiot, directeur de Sciences po Lille, et ardent défenseur d'un autre modèle de mixité sociale (l'accompagnement des lycéens en amont de l'enseignement supérieur pour les aider à l'intégrer), cette mesure pose plusieurs problèmes.


"C'est un amendement à valeur hautement symbolique, mais je doute malheureusement de son efficacité. Cette nouvelle voie d'admission des bacheliers vers les filières sélectives, en dehors de toute procédure, peut tout d'abord apparaître comme une forme d'avantage, s'inquiète-t-il. Ensuite, il s'agit bien sûr d'une stigmatisation indirecte des filières universitaires classiques. On définit ainsi le "bon" enseignement supérieur, où l'on aide les jeunes d'origine modeste à entrer, et le moins bon…"


La question du timing est aussi importante, pour le responsable, car cette porte ouverte intervient "beaucoup trop tard après les résultats du bac, pour des jeunes qui n'ont souvent jamais envisagé d'aller en classe prépa ou en IEP".


"C'est une tentative de réponse, mais incomplète", ajoute-t-il, prêchant pour le développement du dispositif d'accompagnement des lycéens vers le supérieur mis en place depuis plusieurs années par son établissement.

Propos recueillis par Camille Stromboni

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Propos recueillis par Emmanuel Vaillant | Publié le

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François Brunet.

Le propos repris dans le titre est quand même paradoxal. SI ce n'est pas de la discrimination positive, qu'est ce que c'est? Certes ce n'est pas un groupe ethnique ou social qui est visé, mais il s'agit bien d'une mesure volontariste pour changer une distribution socio-éducative "naturelle". Par ailleurs, dire qu'il "ne faut plus opposer les classes prépa aux filières universitaires" est également paradoxal dans ce contexte, puisque justement cet amendement les oppose...

Schumm.

Ne serait-il pas temps de penser à sauver l'université en lui envoyant de bons élèves? N'est-il pas paradoxal que les enseignants-chercheurs les plus qualifiés (agrégés, docteurs, professeurs) ne puissen plus constituer leur vivier de chercheurs, ni former les futurs cadres dont l'économie française à tant besoin. Il vaudrait mieux intégrer les classes prépa dans les universités, permettre à celles-ci d'organiser elles-mêmes les examens d'entrée à l'université, depuis que le baccalauréat a perdu cette fonction et s'est transformé en un diplôme de fin d'études. Ne devrait-on pas rétablir l'année de propédeutique où tous les étudiants, si possible les meilleurs, prépareraient les divers concours d'entrée dans les grandes écoles ou à l'université. Cette adaptation à la situation actuelle permettrait à l'Etat de réduire ses dépenses tout en permettant d'élever le niveau des études à l'université. (80% de réussite au bac).

Patrick.

Entièrement d'accord avec votre commentaire. Ce genre de mesure ne fera que diminuer le nombre de bons étudiants à l'université. On signe petit à petit la mort de l'université française. C'est une honte de la part de nos politiques.

izverynice.

Bon élèves méritants mais modestes, surtout n'allez pas à l'université, cet enfer des premiers cycles à éviter absolument ! Surtout rejoignez directement la case "bon" (lisez sélectif) enseignement supérieur, vous serez chouchoutés : petits effectifs, budgets par étudiant 2 ou 3 fois supérieur, etc... Pour les autres, les "non méritants", il y aura toujours la "voiture balai" (la Fac). Seule la France a ce système unique au monde où les facs seulement ne peuvent pas sélectionner leurs étudiants (d'où les taux d'échec énormes en première année). Ce système date de Napoléon, il n'est plus du tout adapté à notre monde moderne, et il est en train de détruire nos universités, du moins en premier cycle (tiens, les bons élèves reviennent parfois pour leur doctorat ?). Le ministère publie un classement des "meilleures" université d'après leur taux de réussite. Comment se fait-il qu'il n'inclut pas les facs de médecine ? Pourquoi ne pas faire le même classement pour les grandes écoles ? Si on compte depuis le bac ou même les classes prépa, quel est le taux de réussite des candidats à Polytechnique ? D'un côté on stigmatise les universités qui ne donnent pas le diplôme à tout le monde, de l'autre côté on se flatte d'avoir des "filières sélectives".

dik.

Le gout des efforts intellectuels est bien nécessaire, mais comme le dit le commentaire ci-dessus il est indispensable d'apprendre les jeux de pouvoir, et ce d’autant plus que c'est le moyen le plus efficace pour désapprendre sa socialisation primaire. Ainsi cette promesse de la démocratie ou de la république pourrait davantage se concrétiser par un renforcement du contenu en sciences politiques des cours de l option SES en seconde rendu obligatoire et étendu aux lycées professionnels. L absence à ce jour de réussite des élèves de science po issu de zep à l ENA ne préjuge pas de l avenir, il faut en faire encore davantage pour eux et il y en aura. Sinon c'est la démocratie et la république qui seront menacés.

Viviane M.

Oui, mais il faut l'accompagner d'un tutorat de haut niveau, pour éviter les abandons. Pour les grandes écoles, il faut accompagner d'un discours indiquant que l'on a validé une capacité équivalente que ceux passer par le concours, pour éviter que les jeunes issus des minorités soient considérés dans les entreprises comme des diplômés de second ordre, des possesseurs d'un diplôme en chocolat qui n'auront jamais les mêmes possibilités de carrière. Donc, ou Patrick Weil a une méconnaissance des mécanismes de discriminations indirectes, ou Patrick Weil fait des communications populistes de bas étages en proposant une fausse "solution" à un vrai problème. Un élève qui aime les challenges intellectuels et qui fait les efforts nécessaires à la réussite, n'a pas les mêmes possibilités en fonction de réussite des formations très sélectives en fonction du lieu où il habite.S'il n'a des parents et les relations, pour décoder les jeux de pouvoir à l'intérieur de l'entreprise, il n'a pas les mêmes possibilité de promotion dans les entreprises. S'il veut faire des hautes études littéraires, il n'aura pas le même entrainement s'il n'a pas des parentes avec une forte culture littéraire et artistique. Il faut mettre les moyens pour compenser. Et ce n'est pas en forçant les établissements à tout prix des élèves qui mettent un peu de couleurs sur les photos, quitte à prendre des élèves qui n'ont clairement pas le niveau. Je soutiens l'expérience de Sciences Po de donner des possibilités à des lycées de banlieue d'intégrer cette école. Mais n'oublions pas que : 1) ce n'est pas une école qui forme pour monter un à un les échelons d'une entreprise (comme les grandes écoles de commerce ou d'ingénieur) et donc pas le phénomène de "sous-diplôme perçu". 2) que la sélection coûte très cher (plusieurs milliers d'euros par tête) et donc n'est pas reproductible. 3) aucun de ces diplômés n'est rentré à l'ENA (le grand intérêt de sciences Po qui n'est pas une grande école est bien d'être un marche-pied pour rentrer à l'ENA qui, elle, est une grande école.