Sophie Morlaix (IREDU) : "Le plan Réussite en licence apparaît comme une nébuleuse mouvante"

Propos recueillis par Mathieu Oui
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La ministre Geneviève Fioraso a dénoncé à la rentrée 2012, l'inefficacité du plan Réussite en licence lancé en 2007 par Valérie Pécresse. Il devait diviser par deux l'échec en premier cycle à l'université. Enseignante-chercheuse à l’Institut de recherche sur l’éducation (IREDU, université de Bourgogne), Sophie Morlaix est l’auteur, avec Cathy Perret, d’une étude intitulée «Essai de mesure des effets du Plan Réussite en Licence » parue en avril 2012 . Pour EducPros, elle analyse le bilan très mitigé du plan pluriannuel, tout en soulignant que la situation aurait pu être pire sans ces dispositifs.


L’étude que vous avez réalisée sur le plan réussite en licence à travers l’observation de plusieurs cohortes d’étudiants de l’université de Bourgogne conclut à des effets décevants sur la réussite des étudiants. Comment expliquez-vous cette absence de résultats?

Ce plan définissait des objectifs très généraux (rénovation des contenus, mise en place d'un enseignant référent pour chaque étudiant, accroissement du volume horaire, modalités pédagogiques rénovées...)  et laissait libre les équipes pédagogiques de l'adapter en fonction des situations locales. Il n'y a a pas eu de consignes précises d'application. De ce fait, la mise en place du plan varie non seulement d'une université à l'autre, mais aussi d'une filière à l'autre au sein d'une même université, et même d'une année de licence à l'autre au sein d'une même filière. De plus, les actions ne sont pas forcément reproduites de façon identique d'une année sur l'autre et peuvent varier de façon à s'adapter au public étudiants (effectif, niveau, hétérogénéité), ou à l'équipe pédagogique (effectifs de l'équipe, capacité d'encadrement des étudiants, volonté de l'équipe de s'engager dans le projet...).

" Les actions n'ont pas les mêmes effets suivant le type de public auquel elles s'adressent, la série du bac étant notamment un facteur discriminant"

Le plan apparaît comme une nébuleuse mouvante, très difficile à appréhender car difficilement identifiable. De plus, les actions n'ont pas les mêmes effets suivant le type de public auquel elles s'adressent, la série du bac étant notamment un facteur discriminant. Cette remarque amène à s'interroger sur les effets différenciés d'une telle politique pour laquelle une évaluation globale, tout public confondu, donne des résultats décevants en terme d'efficacité. Il est possible que cette politique ait des effets ciblés pour certains types d'étudiants, notamment ceux les moins préparés au monde universitaire comme les bacheliers professionnels et technologiques.


Quels seraient les pistes à explorer, pour une meilleure efficacité de ces mesures ?

Il n'y a malheureusement pas de recette miracle, et l'efficacité des actions va dépendre en partie du public et de sa composition, le type de bac par exemple, mais aussi du suivi des actions mises en place. La question du suivi des actions pour les étudiants est primordiale. Certaines actions étant obligatoires, d'autres non, certains étudiants étant volontaires pour assister à toutes les actions mises en place, d'autres non, certaines actions variant d'une année sur l'autre mais gardant le même intitulé. Une mesure plus fine de la fréquence et des types d'action suivies devrait être envisagée.


Dans la conclusion de votre étude, vous écrivez, que la situation aurait pu être pire sans ces dispositifs… Quels sont les éléments qui vous font penser cela?

"La proportion de bacheliers non-généraux, aux résultats plus médiocres (moins de mention, souvent en retard) s'accroît année après année"

Effectivement, on peut supposer que ces résultats seraient encore plus mauvais en l’absence du plan réussite en licence, notamment parce qu'on observe un changement, sur les six années étudiées, quant à la structure de la population étudiante arrivant en Licence 1. La proportion de bacheliers non-généraux, aux résultats plus médiocres (moins de mention, souvent en retard) s'accroît année après année.

Nos travaux récents (1) mettent en évidence que ce sont principalement les variables classiques liées au parcours scolaires des étudiants comme le retard scolaire ou la série et mention du bac qui déterminent le succès au terme de la première année passé à l’université. On remarque ce poids très fort du passé scolaire (retard scolaire, série et mention du bac). Le niveau académique, les modalités de choix d’orientation et les caractéristiques sociales, les performances cognitives jouent un rôle limité pour expliquer les différences de réussite entre étudiants, l’essentiel de l’influence de ces variables s’étant exprimé auparavant tout au long de la scolarité.

L'évolution du public accueilli à l'université devra certainement être prise en compte de façon plus spécifique de façon à éliminer ces effets de structure de population et isoler les effets nets du plan réussite en licence.

Lire l'étude "Essai de mesure des effets du plan Réussite en licence"



(1): Morlaix, Suchaut, Revue Française de Pédagogie, 2012


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