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Tatiana Kastoueva-Jean (IFRI) : "Le MIT et Harvard inspirent désormais les dirigeants russes"

Morgane Taquet
Publié le
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Tatiana Kastoueva-Jean
Tatiana Kastoueva-Jean

"Les universités russes sont-elles compétitives ?" C’est le titre de l’ouvrage que vient de publier la chercheuse de l’IFRI (Institut français des relations internationales) Tatiana Kastoueva-Jean. Elle propose en six monographies d’universités un panorama du système d’enseignement supérieur russe entre course à la compétitivité et stigmates de l’époque soviétique. Fusion, autonomie… Les questions posées ont des résonances avec les débats actuels en France.

Quel est l'état de l'enseignement supérieur et de la recherche russe, 20 ans après la chute du bloc soviétique ?

Quelques années après la chute du bloc dans le milieu des années 90, l'enseignement supérieur a connu un regain d'intérêt. Si ce phénomène est avant tout mondial, en Russie, cet intérêt s'explique aussi par d'autres facteurs plus spécifiques comme, par exemple, la volonté d'échapper au service militaire. Entre 5% et 10% des étudiants seraient dans le système d'enseignement supérieur pour cette raison. C'est également un phénomène social, le diplôme est devenu en Russie une marque de prestige social. Résultat aujourd'hui : on recense plus de 6 millions d'étudiants - même si le nombre tend à décroître depuis deux ans à cause du creux démographique - pour plus de 1.000 établissements privé/public confondus.

Mais attention, la quantité ne va pas forcément de pair avec la qualité. Dans le classement de Shanghai 2012, seules deux universités russes, l'université de Moscou et de Saint-Pétersbourg sont classées parmi les 500 premières universités mondiales. C'est ce que certains experts appellent le "mirage éducatif" russe.

Dans ce contexte, quel est le principal handicap du système russe ?

Sans conteste le cloisonnement entre la recherche et l'enseignement hérité de l'époque soviétique, où la recherche existait à travers l'Académie des Sciences ou les Instituts de branches avant tout dans un but militaire. Sous l'impulsion de Vladimir Poutine, une grande réforme est en cours depuis le milieu des années 2000 pour rapprocher la recherche de l'université. Les universités procèdent à des appels d'offres pour financer la création de laboratoires, cherchent à inciter les enseignants à faire de la recherche et les étudiants à se lancer dans les carrières de chercheurs.

Parmi les promesses de Poutine, il est prévu de revaloriser les salaires des enseignants pour atteindre deux fois le salaire moyen tous secteurs confondus. Mais la réforme ne va pas jusqu'au bout de sa logique, car si l'activité de recherche des enseignants est récompensée par l'octroi de primes, il n'est pas pour le moment prévu de créer de statut d'enseignant-chercheur.

Autre handicap : la corruption qui touche fortement le secteur, l'achat de diplômes, le plagiat qui se sont développés pendant les années de transition pour pallier le déficit de financements publics. Tant que ces évolutions ne seront pas effectives, les universités russes ne seront pas compétitives.

Le système russe s'oriente de plus en plus vers un financement sur projets et une autonomie accrue des établissements, mais la mainmise du ministère reste encore très présente.


Quel est le modèle du gouvernement russe en matière d'enseignement supérieur et de recherche ?

Le modèle américain sans hésiter ! Le système s'oriente de plus en plus vers un financement sur projets et une autonomie accrue des établissements, mais la mainmise du ministère reste encore très présente. Par exemple, les universités ne peuvent pas décider de financer la recherche par l'octroi de bourses à leurs doctorants prometteurs... Le fléchage des moyens subsiste et la prise de décisions reste centralisée.

La fusion est également un des grands axes de la politique du gouvernement actuel. Pour percer dans les classements, neuf universités fédérales "fusionnées" ont été créées, pour répondre à la volonté affichée par Vladimir Poutine de placer 5 universités russes dans le top 100 des universités au niveau mondial d'ici à 2020.

Autre exemple, le projet de Dimitri Medvedev de créer le Skolkovo Innovation Centre, une "Silicon valley" à la russe à deux pas de Moscou est en marche depuis 2009. 100 à 120 milliards de roubles soit 3 milliards d'euros d'argent public sont prévus pour financer Skolkovo sans compter la participation des entreprises privées. Ce sont bien des établissements tels que le MIT et Harvard qui inspirent désormais les dirigeants russes.

Les universités russes sont-elles compétitives ?, Tatiana Kastoueva-Jean, 25 Février 2013, CNRS éditions, collection Alpha, 316 pages, 28,50 euros.

Quelle coopération entre la France et la Russie ?
Partenaire privilégié, la France a été parmi les premiers pays occidentaux à créer des doubles diplômes avec la Russie dans les années 90. A tel point qu'actuellement, "37% (environ 140) des doubles diplômes existants entre la Russie et l'étranger se font avec la France", précise Tatiana Kastoueva-Jean.

4.000 étudiants russes font leurs études en France contre seulement 400 à 600 étudiants français en Russie. En termes de coopération scientifique, il existe une petite quarantaine de structures de recherche conjointes entre la Russie et le CNRS notamment dans les domaines des mathématiques, l'environnement et la climatologie, l'océanologie et l'océanographie, la médecine, la chimie et les biotechnologies essentiellement.

Morgane Taquet | Publié le

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