"Faire le pari des universités"


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Alors que le projet de loi ESR va être débattu en commission au Sénat à partir du 19 juin 2013, le président de l'université Paris Ouest Nanterre La Défense Jean-François Balaudé affiche, dans une tribune pour EducPros, ses ambitions pour les universités françaises, selon lui entravées par le manque de moyens.

"Au moment où le Sénat, à la suite de l'Assemblée nationale, s'apprête à examiner la loi sur l'Enseignement supérieur et la recherche (ESR), souhaitons qu'il ait en mémoire certaines des données annexées à son rapport d'information sur l'enseignement supérieur de juillet 2008.
Il y est rappelé que la France occupe une position juste moyenne dans l'investissement national en faveur de l'enseignement supérieur : 1,3% du PIB (moyenne des pays de l'OCDE : 1,4%, Etats-Unis 2,9%), et surtout que ses dépenses annuelles par étudiant (même avec les CPGE fort bien dotées) sont très inférieures à celles des Etats-Unis et de la Suisse, et notablement en-deçà de celles de l'Allemagne, du Japon, de l'Australie, du Royaume-Uni, de la Suède (données 2004).
En 2009, l'OCDE nous place encore plus loin des Etats-Unis, très loin du Canada, sensiblement en-dessous de la Norvège, des Pays-Bas, de l'Irlande... Dans un domaine où se joue la qualification scientifique, technique, professionnelle du pays, où se forgent au total de véritables choix de civilisation, ces données interpellent fortement...

Pour cette raison, nombre de présidents d'université ont regretté que la loi sur l'ESR soumise au Parlement soit seulement une loi d'orientation et non de programmation. Et il est sans doute heureux, dans cette perspective, que les députés aient voté une rédaction de l'article 3 qui marque l'obligation que la stratégie nationale de l'enseignement supérieur comprenne "une programmation pluriannuelle des moyens", et définisse "les principes de répartition des moyens".
Mais quels en seront les effets ? Cela se traduira-t-il par des engagements politiques plus ambitieux ? On ne peut qu'en former le vœu, car les universités sont aujourd'hui en état de survie – beaucoup à l'agonie financière, les autres progressivement asphyxiées. Les négociations budgétaires avec la tutelle,  depuis que les universités sont les unes après les autres passées aux Responsabilités et compétences élargies, se concentrent sur la compensation financière du CAS-pension, ou la couverture, désormais très incertaine, du Glissement vieillesse technicité ; la perspective est qu'elles s'accommodent de cet état de choses, et se résignent à voir encore s'éroder leurs dotations, en s'attachant à "rationaliser" leur fonctionnement. Mais rationaliser la disette est un exercice qui atteint rapidement ses limites...

En un mot, l'ESR n'a pas aujourd'hui les moyens de ses ambitions, et le fait que la préoccupation quotidienne des présidents d'université soit de décider où rogner dans les budgets, quand ils devraient consacrer l'essentiel de leurs forces à mettre en œuvre des projets d'envergure en matière de formation, de recherche, de développement des interactions entre science et société, permet de saisir quel gâchis pourrait résulter de cette situation.

Les universités sont aujourd'hui en état de survie

La véritable attente des universités est celle d'un plan d'investissement massif en leur faveur. Elles sont d'autant plus fondées à l'espérer que l'ESR est au centre de plusieurs des objectifs stratégiques fixés par le Président de la République : le soutien résolu à l’éducation et à la formation, l’engagement à donner un avenir à la jeunesse, le redressement productif par l'innovation, et qu'il constitue un secteur à maints égards crucial pour l'avenir du pays.
Les établissements d'enseignement supérieur peuvent même beaucoup plus que ce que l'on se représente ordinairement, si l'on veut bien déployer une vision prospective de leur rôle dans les grands enjeux sociétaux à venir : des moyens très renforcés pourraient leur permettre d'assumer une place réévaluée dans un projet social fondé sur plus de partage de connaissances, de solidarité, d'encouragement à l'invention et à l'innovation.

Les universités sont prêtes à assumer une responsabilité sociétale inédite : conjuguant recherche, formation, insertion professionnelle, maîtrisant la transmission des connaissances, des méthodologies, des compétences et savoir-faire à des publics variés de tous niveaux, elles peuvent être les foyers rayonnants d'un nouveau modèle social, qui aurait non seulement pour objectif l'augmentation significative du niveau de qualification et de compétence professionnelle des jeunes générations, mais qui donnerait sa place effective au principe de formation tout au long de la vie, où les recherches menées dans tous les domaines scientifiques seraient mieux diffusées et valorisées, où le dialogue science-société, en tant que condition d'une démocratie ouverte, participative, serait l'objet d'un soin particulier.

Les universités démontrent d'ores et déjà leur capacité à irriguer le corps social de leurs compétences tant techniques, scientifiques, qu'artistiques, réflexives et critiques, sous des formes toujours plus variées, notamment grâce à l'essor des ressources numériques. De ce point de vue, les oppositions entre science et société, savoirs académiques et professionnalisants, recherche fondamentale et appliquée, communication scientifique et vulgarisation, formation initiale et tout au long de la vie, sont désormais à surmonter, puisque, tout en se distinguant, les éléments de ces couples se complètent et interagissent.

Ce qui devrait donc être au cœur des débats sur la politique ESR aujourd'hui, c'est d'une part cette implication rehaussée des établissements dans une vision ambitieuse de leurs missions, et d'autre part l'appui que l'Etat et les collectivités seront en mesure de leur apporter pour ce faire.
Les universités sont pleinement conscientes de leurs responsabilités, et prêtes à assumer le rôle sociétal majeur dans lequel elles se projettent. Il est de la responsabilité de l'Etat stratège de les soutenir à tous les sens du terme, et de faire le pari que, renforcées, elles seront un ressort capital du redressement national, thème qui devrait sans nul doute s’inscrire à l'horizon d’un grand projet de société."

Jean-François Balaudé, président de l'université Paris Ouest Nanterre La Défense


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JF Balaudé.

Je vous enverrai le contrat d'établissement de Paris Ouest. Il est un peu plus long qu'une tribune, qui ne prétendait d'ailleurs pas parler spécifiquement de mon université, mais se plaçait à un niveau plus général.

Sirius.

Tout ça pour ça : un beau discours général pour évoquer toutes les merveilles que feraient les universités si l'Etat leur donnait l'argent qu'il n'a pas. Un vrai responsable déplorerait bien sûr la dureté des temps, mais surtout monterait quelle stratégie il a mis en oeuvre pour que son université tire son épingle du jeu malgré les contraintes. Cela servirait son établissement et, qui sait, donnerait peut-être aux financeurs envie de lui faire confiance.

JF Balaudé.

Je vous enverrai le contrat d'établissement de Paris Ouest. Il est un peu plus long qu'une tribune, qui ne prétendait d'ailleurs pas parler en particulier de mon université!

ctb.

L'agonie financière des universités est voulue. Les universités ont une mission cachée et les universitaires sont de plus en plus nombreux à en avoir conscience : le "cassage" de la jeunesse. Il faut bien fournir des bataillons de travailleurs résignés à une économie déliquescente. Nous servons aussi à cela et la représentation nationale comme le gouvernement cherchent en sus à préserver les conditions d'étude et de travail actuelles et futures de sa progéniture. La liberté de se coopter, l'inégalité comme bouclier anti-chômage et la fraternité comme passeport de mobilité professionnelle : nouvelle devise de la République. Nous nous indignons depuis si longtemps, nous connaissons le diagnostic depuis tant d'années. Je ne crois plus que nous nous en sortirons.