Newsletter

Formation internationale en gestion : quel avenir pour les MBA ?


Publié le
Envoyer cet article à un ami

Professeur à l’ESTA School of Business & Engineering à Belfort, Christophe Lejeune s’intéresse dans ses travaux de recherche aux transformations des écoles de management. Face au débat actuel dans la presse internationale sur l’avenir des MBA, il livre son analyse pour EducPros.

Christophe Lejeune - ESTA Belfort - DR"Depuis l’ouvrage Human Capital (1964) de Gary Becker, l’idée que tout investissement dans une formation supérieure mène à des revenus plus élevés à long terme est communément admise. De fait, un diplôme agit pour un postulant comme un signal sur le marché du travail. Ainsi, les recruteurs ont vis-à-vis de ces postulants une attente plus élevée en termes de productivité, et ils sont dès lors prêts à offrir un salaire plus élevé. Dans la formation internationale en gestion, les MBA ont traditionnellement été le symbole d’un tel investissement dans l’attente d’un gain futur à travers une rémunération plus gratifiante.

Offrant une vision prospective des tendances internationales pour les MBA en 2013, Dave Wilson, P-DG du Graduate Management Admission Council (GMAC), prévoyait ce 4 janvier cinq évolutions majeures pour l’année à venir : (1) plus de visibilité pour l’analyse de données, (2) plus d’intégration de la technologie, (3) plus de formats de MBA, (4) plus de MBA spécialisés, et (5) une plus grande demande pour les diplômes de masters spécialisés.

Quelques jours plus tard, le Wall Street Journal annonçait que la rémunération des candidats ayant reçu récemment un MBA aux États-Unis serait stagnante, voire moindre. Selon la source, une raison importante de cette évolution résiderait dans un effet quantitatif : durant les années 1990, un nombre croissant d’écoles de gestion a commencé à offrir des MBA traditionnels, puis des MBA à temps partiel, puis des Executive MBA. Les programmes en ligne ont ensuite fait leur apparition. La conséquence en fut une augmentation du nombre de postulants disposant in fine d’un MBA sur le marché du travail, et donc un affaiblissement relatif de “l’effet signal” ainsi qu’une probabilité moindre de rémunération plus élevée.

Jusqu’à présent, le nombre de candidats pour les MBA avait généralement augmenté en parallèle avec les droits d’inscription.


En parallèle, on a pu assister depuis les années 1990 à une augmentation régulière des droits d’inscription pour la plupart des MBA, selon The Economist. Jusqu’à présent, le nombre de candidats pour les MBA avait généralement augmenté en parallèle avec les droits d’inscription. Toutefois, une étude récente publiée par des professeurs de l’université de Lancaster remet cette tendance en question, et montre que des droits d’inscription plus élevés réduisent le nombre de candidats. The Economist suggère ici que les raisons pour lesquelles les droits d’inscription aux MBA ont tant augmenté résident dans le fait que les coûts des écoles de gestion deviennent exorbitants, notamment par les salaires de professeurs dits “stars”. Par ailleurs, de nombreuses écoles souffrent d’une ambition excessive, et exigent des droits d’inscription semblables à ceux d’écoles de prestige mondial. Pour les candidats au MBA qui financent leurs études par crédit, l’augmentation des droits d’inscription signifie surtout un niveau de dette plus élevé.

Pris ensemble, un niveau de salaire futur attendu plus faible et un niveau potentiel d’endettement plus élevé pour financer la formation rendent effectivement le MBA moins attractif. Dans cette lignée, le doyen Glenn Hubart de la Columbia Business School estime que le retour sur investissement d’un MBA a clairement diminué. En outre, le contenu de gestion des MBA, consistant en outils et techniques, tend à devenir une marchandise banalisée.

Et le développement des MOOC (Massive Online Open Course) va certainement accélérer ce mouvement en diffusant des concepts, outils et techniques de gestion de manière gratuite sur le Web. Si la technologie permet en effet de diffuser des connaissances en gestion de manière plus efficace, elle ne permet pas (encore) une reconnaissance sécurisée ou un diplôme pour les étudiants inscrits dans un programme en ligne gratuit. Les gestionnaires de MOOC en sont pleinement conscients, et réfléchissent à différentes solutions. Par exemple, Coursera vient d’annoncer la vente de certificats et une manière de vérifier l’identité grâce à une “biométrie basée sur les touches du clavier”. Cela signifie en fait que “l’effet signal” reste une notion importante et un défi technique pour les fournisseurs de formation en ligne.

Un niveau de salaire futur attendu plus faible et un niveau potentiel d’endettement plus élevé pour financer la formation rendent effectivement le MBA moins attractif.



Mais qu’adviendra-t-il alors des MBA ? Dans son témoignage, Joan Beets, un étudiant inscrit dans un MBA à l’IMD en Suisse, écrit dans son journal – publié dans The Economist – ce qu’il a trouvé personnellement de plus important : une “expérience de changement de vie”. En lisant son récit, on comprend qu’un MBA fut pour lui à la fois une quête personnelle de sa propre identité et une expérience de groupe, voire un rituel collectif, où chaque participant a d’une certaine façon aidé les autres à grandir. Bien sûr, de nombreux outils et techniques de gestion furent enseignés. Mais, de façon marquante, il y avait quelque chose d’autre. Ce type d’“expérience transformationnelle” est probablement ce que les MBA à l’avenir pourraient développer davantage, bien au-delà – mais sans pour autant faire l’impasse sur – des outils et techniques qui sont à présent diffusés dans les MOOC. Sans aucun doute, nombre d’écoles de gestion internationales sont déjà engagées dans cette voie pour leur MBA.

Par exemple, Peter Zemsky, vice-doyen à l’INSEAD, annonçait en janvier l’ouverture d’un premier module de MBA à Abu Dhabi, offrant ainsi aux étudiants une véritable expérience sur la manière dont les affaires sont conduites au Moyen-Orient. Il affirmait : “Il y a un mouvement dans l’industrie vers plus d’apprentissage expérientiel.” Le doyen de la Fuqua School of Business (Duke University) déclarait au Shanghai Daily que le MBA doit créer non seulement des leaders d’affaires, mais aussi des leaders sociétaux (leaders of society) à travers une “expérience globale”. Ces quelques exemples illustrent de fait une tendance vers des MBA caractérisés par une forte dimension expérientielle qui permettra aux écoles de mieux se différencier.

Que peut-on en déduire pour l’avenir de la formation en gestion et celui des MBA en particulier ? Pour paraphraser Henry Mintzberg, nous pourrions dire qu’il y aura demain probablement moins de programmes MBA génériques et onéreux, mais certainement toujours un besoin pour plus de managers talentueux. Si l’on considère qu’on ne peut devenir un manager talentueux qu’au travers d’expériences dans un certain contexte organisationnel et humain, c’est vraisemblablement sur le cadre qui permet de vivre pareilles expériences que les MBA devront se concentrer à l’avenir."

Christophe Lejeune, professeur à l’ESTA School of Business & Engineering à Belfort




Les références

Financial Times,
“Business schools face a challenging future”, 7 janvier 2013.
MBA News, “What will the MBA market in 2013 look like?”, 4 janvier 2013.
Shanghai Daily, “MBAs need global perspective on hot-button issues”, 5 janvier 2013.
The Chronicle of Higher Education, “Coursera announces details for selling certificates and verifying identities”, 9 janvier 2013.
The Economist, “MBA applications: no price too high?”, 8 janvier 2013.
The Economist, “MBA diary: End of the road”, 9 janvier 2013.
Wall Street Journal, “For Newly Minted M.B.A.s, a Smaller Paycheck Awaits”, 6 janvier 2013.

| Publié le

Vos commentaires (0)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires