Newsletter

Généraliser l’alternance ou approfondir l’apprentissage ?

Jean Saavedra, consultant de projets en éducation
Publié le
Envoyer cet article à un ami

Consultant en matière de conception et de développement de programmes d'apprentissage, Jean Saavedra met en perspective les trois rapports de grands patrons sur l’apprentissage qui se sont succédé ces dix dernières années. Il expose dans quelle mesure celui de Gérard Mestrallet, remis fin avril 2014 à François Hollande, pourra obtenir les résultats escomptés.

L’apprentissage vu par les Titans

Ils s’appellent Henri Lachmann, Henri Proglio et Gérard Mestrallet. Tous trois firent leurs études dans les grandes écoles, se formèrent à la chose publique et aux affaires privées, et engagèrent les entreprises qui leur furent confiées dans des transformations titanesques. Ils virent dans l’accélération de la globalisation une formidable opportunité de faire de leur vie professionnelle une aventure des temps ultramodernes. Et à l’heure où la question de la transmission les taraude, alors qu’ils sont déjà actifs dans les écoles qui les accueillirent jadis, que font-ils ? Ils signent des rapports sur le développement de l’apprentissage.

Ne faudrait-il pas prendre le temps de s’étonner que l’apprentissage passionne de tels Titans qui travaillèrent  en permanence entre la France et le monde ? Que veulent-ils vraiment ? De quel apprentissage nous parlent-ils ? A l’heure d’Arcelor ou d’Alstom, appellent-ils de leurs vœux un aggiornamento de l’apprentissage qui préparerait leurs concitoyens à la dialectique de la nation et du global ? Une adéquation serait-elle donc possible entre leurs propres trajectoires et ce qu’ils veulent pour les apprentis, exactement comme cela se passe entre des parents et leurs enfants ?

Intuitivement, auraient-ils deviné que dans les hautes sphères où ils ont été formés, on fait de l’apprentissage sans le dire et, peut-être, sans le savoir ? Que la coordination existe entre l’enseignement qu’on suit et les stages qu’on effectue ; que les parcours sont balisés ; que les professeurs et les cadres font partie du même monde ; et que, culturellement, on voit loin pour le nouveau venu.

Auraient-ils perçu que les 25 ans d’apprentissage que nous venons de vivre ont été une démocratisation et une structuration de l’éducation qu’ils avaient reçue ? Une démocratisation parce qu’un plus grand nombre en a bénéficié et une structuration parce qu’il fallait bien modéliser leur dispositif, pour le rendre accessible à toutes les couches de jeunes qui se sont glissées entre les Mineurs et les Compagnons.

La stratégie des Titans

Les cinq priorités et les 150 propositions de Gérard Mestrallet pourraient être lues comme un nouvel épisode de l’émission de télévision Duel au sommet du capitalisme que proposait récemment France 5 et qui opposait Henri Proglio et Gérard Mestrallet.  On pourrait aussi sourire du rappel fait par celui-ci, dès l’introduction de son rapport, de l’augmentation du chômage des jeunes de 17 % à 25 %, entre 2007 et 2014, alors que le rapport d’Henri Proglio date de 2009.

Mais on manquerait le vif du sujet, c’est-à-dire la continuité de pensée des trois rapports successifs qui s’efforcent de déstabiliser une approche archaïque de l’apprentissage. Car ce n’est pas l’apprentissage qui est archaïque, mais une approche qui persiste malgré 25 % des jeunes au chômage, 50 % des étudiants qui font des petits boulots pour survivre, un apprentissage en recul de 8 % et des jeunes qui vivent dans des quartiers où les CFA ne rentrent plus.

Henri Lachmann voulut placer l’apprentissage dans une  perspective de responsabilité sociale des entreprises. Henri Proglio parla de l’alternance comme d’un modèle de développement des compétences au moment de l’accès à l’emploi puis tout au long de la vie professionnelle. Gérard Mestrallet veut une généralisation de l’alternance dans le cadre d’un programme cohérent. Tous trois sont des stratèges et, manifestement, le bastion de l’apprentissage a fini par leur poser des problèmes et les priver de résultats. Alors ils contournent le mot "apprentissage" (une trentaine d’occurrences dans le rapport Mestrallet) et promeuvent littéralement le mot "alternance" (plus de 70 occurrences).

Gérard Mestrallet va jusqu’à souhaiter une "culture de l’alternance" ; mais là comment le suivre dans cette expression et sa connotation politique ? Goethe serait-il Goethe s’il avait offert à son Wilhelm Meister des années d’alternance, à la place des années d’apprentissage qui précèdent les années de voyage ? La stratégie du contournement débouche sur la sous-culture de l’alternance (du chacun chez soi) qui dévitalise l’apprentissage, émousse ce fabuleux outil de collaboration des entreprises et des établissements d’enseignement, et fait dériver les rapports des Titans depuis dix ans.

Gérard Mestrallet est pourtant sur le point d’affronter le problème quand  il fait mine de cibler les deux "handicaps de l’alternance" : "le préjugé selon lequel la formation scolaire, purement théorique, est la meilleure" ; "une approche trop juridique des dispositifs, limitée aux contrats d’apprentissage et aux contrats de professionnalisation".

En fait, il désigne clairement les deux approches résistantes à l’apprentissage : celles des établissements d’enseignement qui se contentent "d’alterner" et ramènent l’apprentissage à un montage en parallèle avec l’entreprise ; celles des organisations qui vivent de la collecte et édictent des interdits en se substituant aux acteurs que devraient être les entreprises elles-mêmes. Gérard Mestrallet connaît donc la vérité : le non-développement de l’apprentissage met en lumière la crise de représentation des entreprises. La balle est dans son camp.

L’apprentissage et "what else ?"

Les jeunes de tous niveaux ont besoin de la structure que leur offre l’apprentissage : un vrai mariage entre l’entreprise et l’établissement d’enseignement, un contrat, un parcours diplômant, une juste rémunération divisée entre un salaire et le paiement de leur formation. Si ce cristal est sauvegardé, les propositions de Gérard Mestrallet prennent tout leur sens et des résultats sont envisageables.

Le contrat de génération se révèlera une variante du contrat d’apprentissage et l’extension de ce dernier  à d’autres classes d’âge ou à des personnes au chômage ou à l’aventure internationale se fera naturellement et "culturellement", dans un contexte de formation tout au long de la vie. Pas besoin de "nouveaux dispositifs alternés", la flexibilité de l’apprentissage les contient tous. Pas besoin de précariser davantage pour ne pas régler une crise de représentation.

Aux Titans de libérer l’apprentissage là où il ne demande qu’à l’être, dans tout l’enseignement supérieur (Gérard Mestrallet doit bien connaître tous les conseillers universitaires que Le Monde a récemment identifiés autour de François Hollande, mais aussi les responsables des écoles d’ingénieurs) et partout où on accueille ceux, de tous âges, qui se reconnaissent  dans la Génération précaire. Quant aux quartiers, on pourra rechercher des lieux d’implantation de CFA de remédiation là où il y a des entreprises susceptibles d’embaucher de tout petits niveaux, mais "qui en veulent". A ce prix et à ce prix seulement, l’éducation des Titans sera démocratisée.

Pour le financement, c’est simple. Gérard Mestrallet connecte à juste titre le pacte de responsabilité avec ses propositions. Les réserves sont donc là pour développer l’apprentissage tous azimuts. Sans intermédiaires : chaque apprenti en plus, c’est de la taxe en moins à verser en fin d’année ou de l’argent pris sur la réserve. Vouloir ne suffira pas, il faudra "vouloir vouloir", comme le suggérait Gauguin !


Jean Saavedra, consultant de projets en éducation | Publié le

Vos commentaires (0)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires