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Le long chemin vers la laïcité, par Rita Hermon-Belot


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Comment faire comprendre aux élèves la longue histoire qui a mené la République française à devenir laïque ? Rita Hermon-Belot, directrice d'études à l'EHESS, plaide pour une approche comparatiste et une coordination des programmes, et retrace, dans une tribune pour EducPros, les grandes dates qui ont conduit la France à concilier laïcité et pluralité religieuse.

C’est la laïcité qui a dans le contexte français définitivement fait droit à la liberté des cultes et à la pluralité religieuse, mais celles-ci y ont connu une longue histoire. La France a d’abord été le pays qui, avec l’édit de Nantes, promulgué en 1598 par Henri IV, apportait au problème des Guerres de religion qui déchiraient alors toute l’Europe une solution tout à fait pionnière dans la mesure où elle réglait la pluralité des cultes au sein d’un même État. Mais la France a aussi rompu radicalement avec cette voie par la révocation en 1685 de l’édit de Nantes, arguant du prétexte que le royaume ne compterait quasiment plus de protestants ; une législation d’une violence inédite dans la mesure où elle interdisait toute émigration aux sujets de confession réformée qu’elle enfermait littéralement sur place.

Le royaume de France n’a cependant jamais réalisé l’idéal d’une uniformité religieuse parfaite. Après avoir voulu chasser définitivement les juifs à la fin du XIVe siècle, la monarchie les conviait à y revenir dès le milieu du XVIe siècle sous l’appellation transparente de "nouveaux chrétiens", d’origine ibérique. Ils seront longtemps dits "portugais", pour aider au développement des ports de la façade atlantique, le "Code noir" leur interdisant – il faut le préciser – toute traite des esclaves. À l’est du royaume, les annexions successives des terres d’Alsace et de Lorraine étaient réglées par des traités internationaux assurant le maintien de la diversité religieuse. Mais, dans tout le reste du royaume, les groupes religieux minoritaires se voient imposer un sort qui ne trouvera quelques adoucissements qu’à la fin du XVIIIe siècle.

Comment rendre compte d’une aussi longue histoire ? [Il  faudrait] surtout trouver le moyen de montrer la cohérence des choix successifs, sans rien cacher des âpres luttes dont ils ont souvent fait l’objet.

Si la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de l’été 1789 a affirmé l’égalité des citoyens devant la loi et l’admissibilité de tous à tous les emplois, son article 10 s’est retranché derrière une formule bien sinueuse qui se gardait d’affirmer la liberté des cultes au sens d’une pratique totalement libre. On sait aussi que la Révolution a commencé par resserrer très étroitement son alliance avec l’Église catholique, celle au moins du clergé patriote, partie prenante du changement en cours. Protestants en décembre 1789, juifs "portugais " du Sud-Ouest en janvier 1790 et enfin tous les juifs du royaume en septembre 1791 sont effectivement devenus citoyens égaux en tous droits avec les autres. La France ici redevenait pionnière du moins en Europe.

Dans la sphère métropolitaine, et hors l’épisode de l’État français vichyssois, cette égalité des individus ne sera plus remise en cause. On sait cependant que la question religieuse a ouvert la "déchirure" de la France révolutionnaire entre le clergé qui a accepté les mesures de la Révolution et celui, dit "réfractaire", qui les a refusées, ces deux clergés largement suivis par leurs fidèles. La première loi affirmant la liberté des cultes a été adoptée en mai 1791 au bénéfice des réfractaires mais le conflit ecclésial articulé au conflit politique a emporté le pays dans une spirale de violence. La "déchristianisation", révolte contre l’Église catholique, mais aussi contre tous les cultes historiques, a accompagné la Terreur, les gouvernements révolutionnaires tentant de rassembler les Français autour de nouveaux cultes dits "de substitution".

Les régimes qui se sont succédé après la Révolution sont revenus à des formes d’alliance étroite de l’État avec les religions sous le terme de "cultes", mais des formes qui faisaient sa place à la pluralité, celle des "cultes reconnus" dont les "ministres du culte" étaient rémunérés par l’État (chrétiens à partir de 1802, "israélites" à partir de 1831), l’organisation de ces cultes étant réglée par la loi de l’État et toute leur vie se déroulant sous son étroit contrôle. C’est ce régime qui a donné leur physionomie moderne aux cultes. En métropole, le XIXe siècle a été une période très active d’organisation de ces cultes et de constitution de leur patrimoine en édifices religieux.

C’est par la neutralisation de l’espace public que la laïcité a trouvé une voie à la fois d’apaisement et d’égalité entre tous les citoyens,  fidèles d’une religion ou d’aucune.

La laïcité qui a été inventée en France dans la seconde moitié du XIXe siècle a, notamment dans ses lois scolaires, largement invoqué les droits des non-catholiques et l’idée laïque a été portée par nombre d’entre eux. Mais la séparation entre Églises (au pluriel) et État ne fut prononcée qu’en 1905. L’article 2 de la loi spécifiant que "la République ne salarie ni ne reconnaît aucun culte" rompait radicalement avec le système des cultes reconnus. L’organisation des cultes procède dorénavant de l’initiative des fidèles auxquels la loi fournit l’outil juridique, l’association dite "cultuelle". Bien que le terme de laïcité n’apparaisse pas dans cette loi, et hors quelques territoires de la République dont l’Alsace-Moselle, c’est elle qui constitue le principal cadre d’exercice de la laïcité. En remettant l’initiative des regroupements religieux aux citoyens, elle libérait tous les courants au sein des grandes confessions. Les fidèles des groupes minoritaires ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en cherchant immédiatement à saisir les opportunités que leur apportait la loi.

Au cours de ce long cheminement, se sont dessinées des spécificités françaises. L’état-civil, institué en septembre 1792, faisant du mariage un contrat civil et autorisant le divorce, a souvent été pris comme une mesure antireligieuse. En réalité, nombre de ses partisans les plus précoces l’invoquaient au regard de la liberté des cultes et l’idée qui a présidé à son adoption était celle d’une voie de neutralisation des conflits, précisément l’idée laïque au sens de l’instauration d’un domaine mis à l’abri des conflits religieux et ouvert également à tous les citoyens. Les mêmes députés ont réfléchi à une instruction détachée des religions mais ce projet n’a pas trouvé de réalisation dans la Révolution. L’état-civil, lui, a constitué une toute première et pérenne mesure de laïcité.

C’est aussi au long de ces siècles d’intolérance que s’est imposé un enjeu qui a pris en France une force tout à fait particulière, celui de l’expression religieuse dans les espaces communs des villages et des villes, ce que l’on appelle alors la "publicité" au sens de la visibilité ou de la présence sonore, dont l’Église catholique a jalousement revendiqué le monopole pendant plusieurs siècles, et encore au cours du XIXe siècle, par de mémorables conflits et "affaires" plaidées en justice. En ce domaine aussi, c’est par la neutralisation de l’espace public que la laïcité a trouvé une voie à la fois d’apaisement et d’égalité entre tous les citoyens, fidèles d’une religion ou d’aucune. Mais d’aussi longs conflits ont certainement laissé une marque dans notre culture commune et une sensibilité particulière à l’affichage des appartenances religieuses dans certaines sphères, celles relevant du politique ou de la formation à la citoyenneté, l’École, au premier chef.

La Constitution désigne la République comme laïque ; laïque d’ailleurs, et démocratique et sociale, proximité des termes qui doit retenir toute notre attention.

Mais si la laïcité a créé les conditions les plus favorables à la liberté des cultes de toute l’histoire française, elle ne se résume pas à cela. Elle n’est pas qu’un régime des cultes mais une conception du politique même. Aucun texte législatif n’en donne la définition, mais ce n’est certainement pas un hasard si, au sommet de l’échelle des normes, la Constitution désigne la République comme laïque ; laïque d’ailleurs, et démocratique et sociale, proximité des termes qui doit retenir toute notre attention. Faire comprendre un ensemble aussi complexe aux élèves soulève certainement de forts enjeux didactiques. Comment rendre compte d’une aussi longue histoire ? Il faudrait à tout le moins penser une véritable coordination des programmes de différentes classes pour assurer la continuité du récit. Mais surtout trouver le moyen de montrer la cohérence des choix successifs, sans rien cacher des âpres luttes dont ils ont souvent fait l’objet.

Une approche comparatiste, évoquant d’autres choix, constitue à la fois une nécessité dans un monde globalisé et un moyen de montrer la cohérence de chaque modèle, loin d’être le fruit de l’aléatoire ou de l’arbitraire. De discuter aussi des avantages et des inconvénients ou des coûts de chacun, dont seule une claire conscience peut susciter la véritable adhésion citoyenne.

 


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Vos commentaires (2)

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haha.

Personnellement, je trouve la fin de la tribune très délicate. L'idée qu'il y aurait une cohérence des choix depuis le XVIe siècle est extraordinairement téléologique, alors que les décisions ont été au contraire très contradictoires. L'édit de Nantes se pose lui-même comme une sorte de mesure transitoire dans l'attente de la réunification du peuple chrétien. C'est loin d'être un pas vers la laïcité puisque le royaume et la monarchie restent catholiques, une modération étant simplement concédée à une communauté qu'on ne peut pas exterminer (pour reprendre le terme du serment du sacre). D'ailleurs, le conflit entre catholiques et protestants reprend sous Louis XIII, ce qui amène à la réduction progressive des garanties accordées aux seconds. Il y a une série de mesures de 1787 à 1791 qui vont ensuite dans le sens inverse, mais dès le concordat on revient à une intervention directe de l'Etat dans le religieux. En 1848, la révolution et la seconde république sont fondamentalement cléricales. C'est seulement la lutte de la république-croupion de 1875 contre les monarchistes et les interventions du pape dans la politique nationale qui vont décider le pouvoir à la série d'offensives anticléricales de la Belle-époque. Le but est alors d'enfermer la religion dans le domaine privé pour empêcher l’Église romaine d'influencer la politique nationale (et,accessoirement, faire des économies dans un contexte d'augmentation massive des dépenses). Quant à l'approche comparatiste, ignorer les les clauses concernant les villes d'Empire dans la paix d'Augsbourg (1555) ou, mieux, la confédération de Varsovie (1573), et faire de la France l'archétype du progrès me semble à nouveau assez gênant.

Ramon llull.

Un détail à propos des juifs et du Code Noir. Si, en son article 1, le Code noir interdit effectivement aux juifs de s'installer aux Antilles, nul texte ne leur interdit la traite et un décret royal lève très tôt cette interdiction de séjour aux îles . Il y aura une participation juive assez conséquente et à la traite et à la colonisation esclavagiste des Antilles. Dans l'intérêt du sérieux de votre approche, il est souhaitable que vous améliorez ce passage, en début d'article.Merci