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Les Mooc au service de la lutte contre les inégalités ?


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Pour Arnaud Riegert, suivre un Mooc demande un bon niveau de départ. // ©  CCTV

Dans le dernier numéro de la revue "Regards croisés sur l'économie" consacré à l'université, Arnaud Riegert, doctorant à l'École d'économie de Paris, estime que les plateformes de Mooc restent dans une posture élitiste et propose des pistes pour aller vers davantage de démocratisation. Une tribune en amont de la soirée-débat du 13 octobre 2015, sur le thème : "comment améliorer les conditions de vie des étudiants".

Arnaud Riegert

"Les Mooc sont souvent présentés comme une révolution de l'enseignement supérieur vers un système plus égalitaire. Les cours de haut niveau délivrés par les universités, qui étaient jusqu'alors réservés à ceux qui ont eu les parcours scolaires les plus prestigieux ou les moyens d'intégrer les universités les plus sélectives et les plus chères, sont désormais ouverts à tous. L'éducation numérique peut-elle éradiquer les inégalités dans l'enseignement supérieur ?

Cette question - qui n'a commencé à attirer l'attention des chercheurs que très récemment - fait aujourd'hui débat. D'un côté, l'économiste Daron Acemoglu (MIT) y voit une démocratisation qui irait dans le sens d'une atténuation des inégalités, le bénéfice tiré de ces nouveaux cours étant plus important pour les moins éduqués que pour les autres. Les Mooc permettent en effet aux moins éduqués d'accéder à des cours de très haute qualité, délivrés par les universités les plus prestigieuses, comme Harvard ou le MIT. Ces cours sont habituellement réservés à un public restreint, sursélectionné en fonction de critères académiques mais aussi économiques, en raison des frais de scolarité, très élevés aux États-Unis par exemple.

Mais, d'un autre côté, Abhijit Banerjee et Esther Duflo (MIT) soulignent que la majorité des individus susceptibles de suivre un cours en ligne sont déjà très éduqués, voire passés par l'université. De fait, suivre un MOOC demande de la part de l'étudiant un bon niveau de départ, une forte disponibilité temporelle ainsi qu'une très bonne capacité d'organisation et d'autodiscipline.

Ce phénomène est renforcé par le comportement très élitiste des plateformes de Mooc qui ne signent des partenariats qu'avec les toutes meilleures universités et ne proposent que des cours de très haut niveau, comme l'a récemment souligné Matthieu Cisel sur son blog EducPros.

Suivre un MOOC demande un bon niveau de départ, une forte disponibilité temporelle ainsi qu'une très bonne capacité d'organisation et d'autodiscipline.

Les Mooc en sont encore à leurs débuts. L'effet de curiosité et l'absence de coûts d'inscription biaisent les taux de succès. Mais le constat reste que la démocratisation de l'enseignement supérieur par les Mooc n'est pas encore une réalité. Que faire ? Une première piste d'amélioration est d'élargir la gamme de formations afin de pouvoir guider les étudiants de ce qu'ils connaissent à ce qu'ils souhaitent apprendre : un cours ayant des prérequis de niveau élevé sera ainsi rendu plus accessible.

La diversité des méthodes pédagogiques mérite également d'être mieux exploitée : les enseignants ont différentes approches pédagogiques d'un même sujet, et chaque élève devrait pouvoir trouver l'explication qui lui convient le mieux pour chaque partie du cours – plutôt que de visionner à plusieurs reprises le même extrait d'une vidéo.

Quelques sociétés comme l'américain Knewton planchent sur des systèmes dits "d'apprentissage adaptatif" ou de "tutorat automatique", qui proposent aux élèves les contenus les plus appropriés à leur profil et à leurs objectifs en utilisant des données massives générées par l'utilisation des Mooc.

Ce travail d'individualisation est avant tout celui des enseignants. Dans leur forme actuelle, les Mooc essayent d'être une solution complète, susceptible de remplacer un cours présentiel, en multipliant simplement le nombre d'élèves qu'un enseignant peut toucher à chaque cours. Une approche alternative consisterait à utiliser les Mooc comme un nouvel outil pédagogique, à destination des étudiants comme des enseignants.

Cette approche demanderait de fournir aux enseignants des moyens de suivre la progression de leurs élèves, de leur formuler des recommandations en fonction de ce qu'ils savent d'eux ; l'ordinateur pourra les assister dans cette tâche, et non les remplacer.

Les moyens techniques pour qu'un professeur puisse construire simplement un parcours pédagogique personnalisé, à partir de ressources existantes et de ses propres ressources, sont absents sur le marché actuel.

Les plateformes de Mooc restent dans une posture élitiste, en ne travaillant qu'avec les meilleures universités et en définissant une méthode pédagogique uniforme.


Les contraintes personnelles, les capacités d'organisation et l'autodiscipline des étudiants sont également des obstacles qui peuvent être abaissés. L'ouverture des cours sur quelques semaines seulement semble être un héritage du modèle des cours universitaires – alors qu'il n'y a pas de réel obstacle technique à laisser cours et exercices en accès continu, sur le modèle de la Khan Academy. Les interfaces peuvent développer ou améliorer des outils d'aide à l'organisation, à la coopération entre étudiants, et à la motivation. La "gamification", méthode qui consiste à récompenser les efforts des élèves à l'aide de points et de badges, a le vent en poupe mais est encore peu mobilisée sur les plateformes de Mooc.

Le jeu peut d'ailleurs prendre une place encore plus importante et être lui-même un support pédagogique : cette approche, très présente pour les jeunes enfants, est mystérieusement abandonnée aux âges ultérieurs, alors même que l'intérêt pour le jeu reste intact. Récemment, la société WeWantToKnow a par exemple publié deux jeux pour mobiles et tablettes dont la mécanique de jeu elle-même permet l'apprentissage des règles élémentaires d'algèbre et de géométrie du plan.

Ces quelques pistes ne s'inscrivent que partiellement dans la stratégie des acteurs du marché des Mooc. L'agrandissement du public est un objectif qui ne peut qu'être partagé, et les nouveautés technologiques visant à s'adapter aux étudiants sont en train d'être créées. Mais les plateformes de Mooc restent dans une posture élitiste, en ne travaillant qu'avec les meilleures universités et en définissant une méthode pédagogique uniforme, calquée sur les standards académiques.

Pour réellement agir contre les inégalités, les Mooc devront impliquer des acteurs beaucoup plus divers, proposer une offre de formation plus complète, et réfléchir au rôle des enseignants dans l'accompagnement des élèves."

Arnaud Riegert, doctorant à l'École d'économie de Paris

L'intégralité de l'article sera prochainement consultable dans le dernier numéro de "Regards croisés sur l'économie", "L'université désorientée", en ligne sur Cairn.info.

Soirée-débat "Comment améliorer les conditions de vie des étudiants ?"
À l'occasion de la sortie de son numéro sur "L'université désorientée", la revue "Regards croisés sur l'économie" organise mardi 13 octobre une soirée-débat à l'ENS (École normale supérieure) dont EducPros est partenaire. 

Guillaume Houzel, directeur du CNOUS, l'économiste Yannick L'Horty et Isabelle This-Saint-Jean, vice-présidente du conseil régional d'Île-de-France, échangeront sur le thème "Comment améliorer les conditions de vie des étudiants".

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Vos commentaires (2)

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Mathieu Nebra.

Merci pour cet article qui fait ressortir beaucoup de choses que j'ai en tête et avec lesquelles je suis d'accord. :) Comme Yves, je serais tenté de dépasser le simple commentaire. Je rebondirai peut-être avec un billet de mon côté. Si je me retiens de faire un pavé, en version courte ça donne : - oui les plateformes de MOOCs ont commencé par répliquer le modèle universitaire (durée et dates d'ouverture), parce qu'il faut bien faire un pas à la fois pour se rendre compte que ça ne convient pas dans le modèle en ligne. Les plateformes les plus connues commencent à s'y mettre activement (Coursera et edX notamment). Chez OpenClassrooms c'est ce qu'on fait depuis le début : en tant que pure player en ligne, il est intéressant de noter qu'il ne nous est jamais venu à l'esprit de fermer le cours après une certaine date. - on ne le dira jamais assez, mais oui, le MOOC n'est qu'un outil et ne remplace pas le travail de fond pédagogique (qui peut aussi être fait dans la salle de classe d'ailleurs). Si on veut se faire comprendre par un maximum de personnes, il faut chercher à être clair, avoir vraiment envie que les gens progressent. Je ne compte plus les cours qui me semblent avoir été inutilement obfusqués pour "donner de la complexité". - oui il y a une démarche élitiste à la base, notamment sur les plateformes américaines que j'ai citées. La raison est... tout simplement marketing. Les étudiants "veulent" des grandes marques, elles attirent, et donc tout naturellement les plateformes cherchent en priorité ces grandes marques. Ce n'est pas toujours ce dont l'étudiant a vraiment besoin malheureusement. Dans le domaine de l'high-tech, que je pense être en avance parfois sur certaines mentalités, il est courant de partager librement, et cela ne choque pas qu'un prof expérimenté enseigne à côté d'un jeune qui sort à peine des études. C'est la qualité du cours qui prime, pas le statut social. - la bonne nouvelle c'est que les choses évoluent (très) vite dans le secteur et que les acteurs mettent pour la plupart de la bonne volonté pour rendre l'apprentissage plus efficace avec de nombreuses expérimentations sur l'engagement des cohortes d'étudiants. Il faudra plus de temps pour toucher les publics éloignés du numérique mais on y arrivera au final. ps : vous allez dire que j'ai peut-être un biais évident mais je suis surpris de ne pas voir OpenClassrooms mentionné pour l'approche "ouverte à tous" et donc non élitiste ;o). Nous sommes connus pour ça à la base. Merci Yves pour la mention, et merci surtout à l'auteur de l'article pour avoir exprimé cela tout haut. Ca va bouger, et ça bouge déjà !

Yves Epelboin.

Merci pour cet article intéressant. Il y aurait beaucoup à discuter et cela dépasse un simple commentaire mais je voudrais m'appesantir sur le fait que les cours ne sont ouverts que quelques semaines. Ce n'est pas une reproduction du système académique. Au contraire je pense que l'année académique va se diviser en modules courts de quelques semaines pour s'adapter au format MOOC et le MIT a déjà commencé. Le vrai problème des MOOC est de créer des échanges entre étudiants pour remplacer ceux de la classe classique. Si on laissait un MOOC ouvert en permanence on aurait quelques difficultés à réunir des cohortes suffisamment grandes pour provoquer ces échanges, sachant que la plupart des apprenants écoutent mais ne s'expriment pas. Il n'y a pas d'étude, à ma connaissance, sur la taille minimale d'une cohorte. On pourrait imaginer des inscriptions ouvertes en permanence et des cours qui démarrent lorsqu'un nombre suffisant de personnes se sont inscrites. Mieux encore, dans le cas où le nombre d'inscrits serait suffisant, on peut imaginer des cohortes qui avancent à des vitesses différentes et la possibilité de changer de cohorte, pour aller plus vite ou moins vite. Le vrai problème, dans tous les cas, est d'arriver à créer des émulations entre personnes distantes et de les faire échanger. La durée d'ouverture n'en est qu'une conséquence. Openclassrooms a une politique différente avec des cours ouverts sur le long terme mais les participants payent pour avoir un tuteur. L'approche est donc différente. Amicalement