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Les Mooc et au-delà : pour une pédagogie universitaire active et innovante


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Sciences po vient de rejoindre, avec l'Essec, la plateforme de Mooc Coursera. Retour d'expérience avec Dominique Boullier, professeur des universités au sein de l'établissement parisien.

"A Sciences po, de nombreux cours en ligne sont diffusés depuis 2009, constitués de vidéos des cours enregistrés en séance et augmentés par les diapos et par des ressources documentaires indexées sur la vidéo, cliquable à volonté. Mais les Mooc ont permis de franchir un pas supplémentaire.

Les Mooc modifient la place de l’enseignant et le statut des contenus pédagogique

L’activité d’enseignement reste d’habitude confidentielle, jamais vraiment évaluée, même si à Sciences po les étudiants le font depuis très longtemps, solitaire alors qu’elle demande beaucoup de travail. Les Mooc, par leur puissance de diffusion, font entrer la pédagogie universitaire dans un statut de publication de masse : cela change le statut de l’enseignant, qui doit captiver un public qu’il ne connaît guère sur un support médiatique qu’il ne maîtrise pas autant que la chaire de son amphi.

Cela change aussi le statut de la production de contenus pédagogiques à l’université : ils deviennent des œuvres collectives nécessitant une division du travail, et l’intervention d’ingénieurs pédagogiques pour la scénarisation, pour la granularisation, pour la sélection et le montage des images et des documents associés, mais aussi de techniciens audio-visuels et de spécialistes de la plate-forme de diffusion, de designers. L’artisanat de la pédagogie universitaire bascule vers un mode de production industriel, les coûts s’en ressentent, les questions juridiques sur le statut des œuvres utilisées se complexifient, toutes choses que connaissent très bien les producteurs d’œuvres audiovisuelles. Nous avions déjà été confrontés à ces questions à l’époque du e-learning ou à celle des universités numériques thématiques en France. Mais la diffusion  grand public contraint désormais à une exigence de qualité qui peut valoriser ou mettre en péril l’image de toute une institution.

L’artisanat de la pédagogie universitaire bascule vers un mode de production industriel.

Tout cela constitue donc un objectif intéressant pour Sciences po, de façon non seulement à toucher des publics internationaux qui sont notre vivier de recrutement,  école totalement internationalisée, mais aussi à apprendre de ces nouveaux modes de  production pour l’ensemble de notre offre pédagogique.

Cependant, dès le départ, il convenait de ne pas oublier que cette mutation industrielle se faisait dans un environnement de marché de l’éducation profondément marqué par la dynamique de plateforme que l’on connaît sur le web en général et qui étaient représentées par Coursera,  Udacity ou EdX. Logique de plateforme qui vise à capter des contenus produits ici par les universités pour se transformer en point de passage obligé par l’attractivité d’une offre gratuite auprès d’un large public.

Le contexte européen étant fort différent de celui des USA, marqué notamment par le fort endettement des étudiants, la France a ouvert une plateforme nationale de statut public (FUN) qui nous a permis de publier nos Mooc rapidement. En utilisant le code open source d’EdX, nous avons pu participer ainsi à une véritable dynamique collective d’innovation qui mérite d’être signalée.

Des Mooc collaboratifs et participatifs pour permettre une véritable appropriation des savoirs

La question de l’innovation est en effet importante, car ce modèle industriel de production de contenus, transformé en modèle de diffusion de Mooc sur plate-forme est l’équivalent du web 1.0 : afficher ce qu’on sait faire dans des formats standards sans pour autant innover sur le plan pédagogique ni donner réellement de chances à des publics nouveaux de s’approprier des connaissances puisqu’ils restent en grande partie spectateurs de vidéos. Seuls les forums génèrent une forme d’activité collective qui reste encore mal prise en charge fonctionnellement par les plateformes actuelles, alors qu’elle est très valorisée par les étudiants.

C’est pourquoi Sciences po a cherché dès l’origine à tester des innovations pédagogiques pour chacun de ses Mooc de façon à préparer la nouvelle génération de Mooc (2.0 !) qui sera marquée inévitablement par des exigences de pédagogie active beaucoup plus innovante.

Ainsi le Mooc Espace Mondial de Bertrand Badie a exploité les supports des cartes de façon intensive car cette technologie cognitive est désormais utilisée au quotidien et, dans sa version digitale dynamique, peut devenir une ressource pédagogique essentielle pour l’exploration et la compréhension de la complexité. De plus, ce Mooc s’est déroulé en partenariat avec une université brésilienne qui pouvait l’utiliser en combinaison avec ses séances en présentiel. L’asymétrie entre pays occidentaux qui seraient les fournisseurs du seul savoir certifié et pays du Sud relégués au rang de consommateurs est en effet un risque présent dans la logique des plateformes, elle doit être refusée. C’est pourquoi Sciences Po augmentera encore sa coopération avec d’autres pays dans le monde pour co-produire des Mooc où les différents points de vue ont leur place.

L’asymétrie entre pays occidentaux qui seraient les fournisseurs du seul savoir certifié et pays du Sud relégués au rang de consommateurs est en effet un risque présent dans la logique des plateformes, elle doit être refusée. 


En raison du caractère international des publics visés par Sciences po, le passage sur Coursera en même temps que sur FUN est devenu nécessaire pour tous nos Mooc. Dans le Mooc "humanités scientifiques" de Bruno Latour, l’accent innovant a été mis sur les contributions des étudiants à l’aide d’un système de publication et d’annotation d’articles de presse qu’ils doivent poster en public pour montrer leur compréhension des concepts du cours. Les prochains Mooc 2.0 devront favoriser ainsi une participation active et collaborative qui est la condition pour une appropriation des connaissances, notamment par les publics non familiers de l’université.

Ainsi, le Mooc sur la géopolitique de l’Europe proposera des serious games à chaque séquence. De même, nous développerons un Mooc spécialement adapté pour l’activité sur mobile car il est devenu le terminal de masse qui accompagne tous les instants de la vie, en particulier des lycéens et étudiants, et même pour des objectifs d’apprentissage, à condition que les contenus et le scénario pédagogique soient adaptés à cette vie en réseau faite d’alertes permanentes.

C’est seulement à cette condition que nous pourrons dépasser "l’effet diligence" bien connu en innovation qui consiste à reproduire dans un nouvel environnement technique les mêmes modèles et usages pratiqués à l’âge technique précédent.

Combiner enseignement en présentiel et enseignement à distance

De cette façon nous pouvons espérer apprendre de ces expériences pour passer dans tous nos enseignements à des formes variées de "blended learning" où les qualités du présentiel et de la distance soient reconnues à leur juste place et combinées. L’enjeu contemporain n’est en effet pas tant de diffuser en masse des savoirs standards partout présents sur internet mais bien d’inventer les méthodes d’apprentissage qui permettent de traiter des problèmes complexes dans des environnements incertains en sachant coopérer. Bien au-delà des Mooc, déclencheurs utiles, c’est toute la pédagogie universitaire qui doit s’adapter sur ce plan et repenser ses responsabilités."

Dominique Boullier, professeur des universités à Sciences po Paris


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