"Tea Consent" ou comment former les étudiants pour prévenir les violences sexuelles ?

Coline Briquet, co-référente Egalité femmes-homme à IÉSEG, Rozenn Texier-Picard, enseignante-chercheuse, ENS de Rennes
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"Tea Consent" ou comment former les étudiants pour prévenir les violences sexuelles ?
// ©  esthermm/Adobe Stock
TRIBUNE. Réalisée en 2015 par la Police de la région d’Oxford, une courte vidéo intitulée "Tea Consent" a été visionnée plus de 10 millions de fois sur YouTube. En se basant sur une métaphore filée aussi décalée qu’efficace, elle explique que si nous sommes capables de comprendre qu’on ne force pas une personne à boire une tasse de thé, alors le consentement en matière sexuelle n’est pas plus difficile à appréhender.

La vidéo "Tea Consent" a marqué les esprits par sa métaphore filée décalée autour du consentement. Cependant, elle ne suffit pas pour transformer les étudiants et étudiantes en acteurs majeurs de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS). C’est pourtant bien le nouvel enjeu auquel universités et écoles doivent faire face.

Dès 2016, l’enquête VIRAGE-INED avait souligné que les femmes âgées de 20–24 ans subissaient tout particulièrement ces violences. Selon l’OVE (2020), 5% des étudiantes déclarent avoir été victimes de violences sexistes et sexuelles au cours de l’année universitaire, soit près de 84.000 étudiantes. En école d’ingénieurs, 10% déclarent avoir déjà subi une agression sexuelle sur leur campus (BRIQUET, 2019). Pour prévenir ces situations, quatre catégories de sensibilisation et formation se développent actuellement.

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1. Briser le tabou sur la "théière" ou la prise de conscience

La première catégorie cherche surtout à favoriser une prise de conscience sur l’ampleur de ce phénomène systémique, et dénoncer les mécanismes de banalisation, d’évitement et de déni. Il s’agit généralement de ciné-débats, ou de conférences qui mettent en lumière des témoignages comme celles de Laura Bates ou Marion Seclin.

Plus interactif encore, le théâtre-forum, comme le propose la compagnie Synergies Théâtre, permet en s’appuyant sur des scénarios fictifs mais inspirés de faits réels de favoriser une discussion libre sur ces thèmes.

2. Savoir identifier les différentes catégories d'agressions

Selon une étude IPSOS (2019), malgré l’émergence du mouvement MeToo, on note encore une forte méconnaissance des définitions légales des VSS. Une autre catégorie d’interventions va ainsi viser, au-delà de la prise de conscience, l’acquisition de connaissances socio-juridiques. L’objectif est ici de permettre aux étudiants et étudiantes d’être capables de repérer et identifier les VSS, et particulièrement dans le cadre de leurs études.

A titre d’exemple, les interventions du réseau VSS formation proposent de réfléchir à des cas concrets que les étudiant-es peuvent rencontrer sur le campus, en week-end d’intégration, au sein d’une association, sur les réseaux sociaux, etc., et de s’interroger sur le cadre juridique et disciplinaire : s’agit-il d’une injure sexiste, de discrimination à caractère LGBTphobe, de bizutage, de harcèlement sexuel, d’atteinte à l’intimité de la vie privée, d’agression sexuelle, de viol ?

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3. Oser intervenir

A partir de jeux de rôles ou de mises en situation, la troisième catégorie d’interventions cherchera plutôt à développer des compétences chez l’étudiant-e afin de lui permettre de se sentir en confiance soit pour aider une personne qui aurait été victime de ces violences, soit pour intervenir directement au moment des faits, qu’il ou elle soit victime ou témoin.

L’Oréal Paris, l’ONG Hollaback! et la Fondation des Femmes ont ainsi développé un programme "Stand Up" pour former à leur "méthodologie des 5D" (dialoguer, documenter, déléguer, distraire, diriger) afin d’intervenir concrètement en tant que témoin de harcèlement dans l’espace public.

4. Changer les normes de la "culture du thé"

Enfin, une quatrième catégorie d’interventions se positionnera beaucoup plus en amont de ces violences, afin d’agir sur la construction des normes et des stéréotypes. Afin de prévenir les violences sexistes et sexuelles, au sens "empêcher", ces formations visent un changement au niveau des biais inconscients, et des normes en matière d’égalité femme-homme, de consentement et de sexualité.

On ne pourra développer une culture du consentement sans d’abord déconstruire la culture du viol et les stéréotypes qui la constituent. Comme l'a expliqué le chercheur Massil Benbouriche (2016), un individu sous l’emprise de l’alcool aura beaucoup plus recours à des stratégies de coercition sexuelle s’il adhère par ailleurs aux mythes du viol, basés sur des préjugés et stéréotypes conservateurs relatifs aux rôles sexuels.

L’Université de Potsdam en Allemagne a ainsi proposé dans le cadre d’une recherche expérimentale en psychologie un programme "Kiss" conçu pour "changer les scripts et comportements sexuels à risque ainsi que pour renforcer l’estime de soi et les compétences communicationnelles lors d’interactions sexuelles."

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Conclusion : favoriser la formation en petits groupes

C’est encore la métaphore de l’iceberg qui résume le mieux les défis de la prévention en matière de VSS. Il faut pour cela se figurer les interventions axées sur la prise de conscience et les connaissances comme la partie émergée, tandis que celles axées sur les compétences et le changement de normes se situeraient en profondeur.

A notre connaissance, au niveau de l’enseignement supérieur français, le paysage de la prévention des violences sexistes et sexuelles est composé presque exclusivement des deux premières catégories. Or, il semble que pour changer profondément et durablement les propos et comportements, une combinaison de ces quatre niveaux de formation doit être privilégiée.

"The Intervention initiative" créée par l’Université West of England Bristol (2014) est un exemple de formation complète qui allie ces différentes catégories et dont l’efficacité a été mise en exergue par l’étude de Fenton et Mott (2018). Si peu de formations de ce type sont développées pour l’instant en France auprès des étudiant-es, c’est qu’elles nécessitent que les établissements dégagent des moyens financiers importants – car dispensées en petits groupes par un personnel formé – et du temps –12h par groupe pour The Intervention Initiative.

La France ne manque pas d’organismes de formation ayant ces différentes compétences (VSS Formation, EGAE, CFCV, CLASCHES, En avant toutes, etc.) mais les formations commandées par les établissements correspondent généralement à un format court (1h-2h) et souvent en grand groupe pour couvrir un maximum d’étudiant-es en peu de temps. Comme le rappelle le vade-mecum de l’ANEF, du CLASCHES, et de la CPED (2017), une session d’une heure avec un grand groupe d’étudiant-es se rapprochera davantage d’une séance d’information pour "attirer l’attention du public sur l’importance [du sujet]".

Une sensibilisation ou formation d’une journée ou plus, en petits groupes, permettra en revanche "une appropriation de connaissances pour une mise en œuvre effective". Elle pourra viser l’ensemble des étudiant-es ou un réseau restreint d’étudiant-es référent-es qui pourront être saisi-es par leurs pair-es et les orienter, comme c’est le cas à l’ENS Rennes.

Face au défi d’atteindre rapidement des milliers d’étudiant-es, les établissements peuvent aussi développer des MOOC ou SPOC, comme celui conçu par l’IÉSEG School of Management en France, ou encore "Consent Matters" de Epigeum dans les universités britanniques et australiennes.


Coline Briquet, co-référente Egalité femmes-homme à IÉSEG, Rozenn Texier-Picard, enseignante-chercheuse, ENS de Rennes | Publié le