Reportage

"Cela nous décourage de nous lancer dans l’alternance" : des entreprises inquiètes de la fin des aides à l’embauche pour les contrats de pro

Ahmada en alternance chez Kangourou Kids et Sylvana Baratiny, directrice de deux agences.
Ahmada en alternance chez Kangourou Kids et Sylvana Baratiny, directrice de deux agences. © Ahmada Zarianty et Sylvana Baratiny
Par Sarah Nafti, publié le 20 juin 2024
6 min

La fin de l’aide exceptionnelle à l’embauche de jeunes de moins de 30 ans en contrat de professionnalisation inquiète les employeurs. Chez Kangourou Kids, ce sont des profils que l’entreprise ne pourra plus embaucher.

Sans contrat de professionnalisation, Ahmada n’aurait jamais trouvé sa voie. À 28 ans, la jeune femme prépare le CAP AEPE (Accompagnant éducatif petite enfance), en alternance chez Kangourou Kids, une agence de garde d’enfants. 

Elle passe ses matinées au centre de formation et une autre partie de sa semaine dans une famille de l’Haÿ-les-Roses (94), où elle s’occupe de deux enfants de six et huit ans les mercredis et les jeudis après l’école. "Je vois vraiment mon avenir dans ce métier", affirme celle qui envisage de postuler en crèche à la rentrée. Pour l’instant, son temps est surtout occupé à préparer ses examens, qu’elle passe au mois de juin pour décrocher son CAP. 

La fin de l'aide à l'embauche en contrat de professionnalisation, un couperet

Pourtant, un profil tel qu’Ahmada, "je ne pourrai plus l’embaucher aujourd’hui", confie, dépitée, Sylvana Baratiny, directrice de deux agences Kangourou Kids, qui emploie chaque année 80 personnes dont une vingtaine d’alternants. Parmi eux, ils comptaient sept contrats de professionnalisation en 2023

Sauf que le 27 avril 2024, un décret a mis fin à l’aide financière à l’embauche pour les contrats de professionnalisation. Mis en place en 2020 dans le cadre du plan 1 jeune 1 solution, cette aide permettait à l’employeur de toucher 6.000 euros en recrutant un jeune de moins de 30 ans en contrat de professionnalisation. Depuis le 1er mai, elle n’existe plus que pour les contrats d’apprentissage.

La décision de mettre fin aux aides pour les contrats de professionnalisation est tombée comme un couperet, et "sans concertation", regrette Sylvana Baratiny. "On entend beaucoup parler du coût de l’alternance pour l’État et c’est vrai qu’il est élevé, juge aussi la directrice. Mais, on nous avait assuré que les aides perdureraient jusqu’à la fin du quinquennat. On change les règles au milieu, cela nous décourage de nous lancer dans l’alternance !"

D'autant que "si j'embauche mes alternants sans cette aide, cela me coûte de l’argent", abonde Sylvana Baratiny qui prévoit l’an prochain de recruter des apprentis, "même au bureau". 

Autre point d'incompréhension, la suppression de cette aide intervient dans un secteur qui peine à recruter assez pour répondre à toutes les demandes. "Concrètement, cela implique aussi que des familles n’auront pas de garde d’enfants l’an prochain parce que je ne pourrai pas recruter tel ou tel profil", regrette-t-elle. 

Des étudiants déjà expérimentés

Pourtant, les salariés en contrat de professionnalisation représentent un vrai plus pour l’entreprise : "ce sont des personnes qui ont déjà de l’expérience, parfois dans le secteur de la petite enfance. J’ai donc toute confiance pour les faire travailler dans les familles dès le début de leur contrat, même pour des bébés." 

En effet, en comparaison, les apprentis sont souvent "plus jeunes" : alors que les contrats d’apprentissage concernent la formation initiale et sont limités en âge (29 ans révolus), les contrats de professionnalisation s’adressent plutôt à un public en reconversion de plus de 26 ans.

Pour l’instant, la suppression des aides aux contrats de professionnalisation ne concerne que les moins de 30 ans. Mais Sylvana Baratiny redoute "que ce ne soit que le début" du rabotage. 

Un public fragile, plus éloigné de l'emploi

Les contrats de professionnalisation "ne représentaient plus qu’environ 11% des contrats d’alternance en 2023", rappelle Baptiste Tetier, directeur de la performance RH du groupe Epsa, qui conseille des entreprises. Mais ils s'adressaient surtout à un public fragile, souvent moins diplômé et/ou plus éloigné de l’emploi.

Il y a encore un an, Ahmada "avait perdu toute confiance" en elle. En 2020, alors qu’elle avait entamé des études de droit, de graves problèmes de santé l’obligent à abandonner ses études. Un crève-cœur pour celle qui pensait s’orienter vers les droits de l’enfant. Concentrée sur ses soins, elle n’a plus la motivation de reprendre le chemin de l’université. 

Finalement c’est la mission locale de sa ville, à Fresnes (94), qui lui parle de cette possibilité d’alternance chez Kangourou Kids. "Je leur ai expliqué que je voulais travailler avec des enfants, et ils m’ont parlé de ces portes ouvertes, où je suis allée fin 2022." 

En août 2023, elle signe son contrat de professionnalisation avec Kangourou Kids. Une opportunité qui lui permet "de se raccrocher à quelque chose qui lui plaisait", ce qui "ravit (son) entourage", heureux de la voir s’épanouir après plusieurs années difficiles. Elle entretient de bonnes relations avec la famille dans laquelle elle travaille, qui est "compréhensive", notamment quand elle a des rendez-vous médicaux. 

Des entreprises plus réticentes ?

Mais dans un tel contexte, "les entreprises, surtout les petites, vont réfléchir à deux fois avant de s’engager", précise Baptiste Tetier. Pour lui, le gouvernement a fait le choix de raboter "ce qui fonctionnait le moins".  Pour Marc Sanchez, secrétaire général du SDI (syndicat des indépendants et des TPE) cette suppression est aussi "très inquiétante pour l’apprentissage". 

Le dispositif d’aides court jusqu’à la fin de l’année 2024 et n’a pas encore été renouvelé pour 2025. Or, l’État cherche des économies un peu partout, et Marc Sanchez redoute que les aides aux entreprises ne soient visées. "L’apprentissage peut exister sans aide, par nécessité de développer et transmettre un savoir-faire, mais la problématique du coût est essentielle car le contexte financier est aussi difficile pour les entreprises". 

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