Témoignage

"J'étais complètement livrée à moi-même" : des étudiants en apprentissage racontent leurs désillusions

L'apprentissage peut parfois virer au cauchemar, n'h'ésitez pas à faire part de vos difficultés.
L'apprentissage peut parfois virer au cauchemar, n'h'ésitez pas à faire part de vos difficultés. © DEEPOL by plainpicture/Markus Mielek
Par Rachel Rodrigues, publié le 24 juin 2024
8 min

La voie de l'alternance représente une opportunité de taille pour s'insérer dans la vie professionnelle. Mais dans certains cas, des abus peuvent survenir. Quatre étudiants témoignent.

A seulement 24 ans, Constance* a dû gérer seule le service RH de son entreprise pendant plusieurs mois. Le problème ? La jeune étudiante n'est à l'époque qu'en contrat d'alternance ; en plein milieu, donc, de sa formation au métier. "Il y avait énormément de structuration à faire pour une personne qui n'avait pas toutes les connaissances à ce moment-là", reconnaît-elle.

Constance est loin d'être un cas isolé. L'essor de l'apprentissage ces dernières années dans tous les domaines et à tous les niveaux de qualification a aussi coïncidé avec la création d'effets d'aubaine du côté de certains employeurs, qui n'hésitent pas à confier à leurs alternants des missions trop nombreuses au regard de leur contrat, ou en décalage avec leur niveau ou domaine d'études.

Dans cette situation, les établissements sont censés accompagner leurs étudiants en cas de difficulté avec leur entreprise. "Ils doivent s'assurer que tout se passe bien pendant tout le contrat", observe Aurélien Cadiou, président de l'ANAF. Mais dans les faits, cet accompagnement "n'est pas détaillé" dans les textes, précise-t-il.

Une formation parfois insuffisante

Lors de l'arrivée dans l'entreprise, une formation est généralement mise en place pour que l'alternant prenne en main ses outils de travail et les missions qui lui sont confiées. Mais Georges*, qui a réalisé son contrat dans un média public français, a jugé le temps d'apprentissage de trop courte durée : "j'ai été formé pendant trois jours par ma maîtresse d'apprentissage et ensuite elle est partie. J'ai été encadré par une personne non titulaire les trois semaines suivantes", déplore l'ancien étudiant en journalisme.

Constance, elle, s'est retrouvée à être formée par l'ancienne alternante à son poste. Mais cette dernière manquait de connaissances techniques pour épauler la jeune étudiante en ressources humaines : "je me suis rapidement dit que j'allais devoir me débrouiller toute seule", se souvient-elle. D'autant plus qu'à l'époque, Constance, en M1, réalise sa toute première alternance et sort d'une licence de langues, qui n'a donc aucun lien avec le domaine visé. 

Pire encore : du côté de Clara*, aucune formation n'a été prévue, lors de son début de contrat, en septembre dernier. "Je me suis retrouvée toute seule à gérer la communication de la boîte : l'ancienne titulaire était déjà partie. Pourtant, elle était censée être ma maîtresse d'apprentissage", déplore l'étudiante en communication dans une école privée.

Un manque d'accompagnement sur la durée

En fin de compte, la directrice de la structure a fait office de maîtresse d'apprentissage pour Clara. "Sauf qu'elle n'avait pas beaucoup d'expérience sur les stratégies de communication", affirme l'étudiante, qui raconte avoir commencé son contrat d'entrée de jeu avec l'organisation entière d'un événement. "J'étais complètement livrée à moi-même". 

Pour rappel, le maître d'apprentissage, qui figure sur le contrat signé, doit être un ou une salariée de l'entreprise, exerçant dans le même domaine que l'alternant, et avec plusieurs années d'expérience. "Il doit y avoir une transmission de compétences mais dans les faits, ce système ne fonctionne pas toujours bien", reconnaît Aurélien Cadiou, qui exige une formation obligatoire pour les maîtres d'apprentissage. 

Pour Aryan, actuellement en contrat dans une grande entreprise française, c'est précisément l'expérience qui a manqué à son maître d'apprentissage pour assurer un accompagnement de qualité. "Lorsque j'ai commencé, il venait lui-même d'entrer dans le monde professionnel", confie l'étudiant en commerce. En outre, "ma formation n'a jamais été terminée parce qu'on me mettait sur d'autres tâches en même temps", regrette-t-il.

Alternant ou personne ressource ?

Une fois installé dans l'équipe, l'alternant peut se voir confier des missions trop nombreuses entraînant une charge de travail difficilement gérable. C'est le cas de Clara, qui s'est vite sentie "débordée" : "je devais organiser des événements entièrement seule, et sans formation préalable. Ça faisait beaucoup de choses à gérer", déplore l'étudiante qui raconte avoir demandé plusieurs fois de l'aide autour d'elle. "On me répondait qu'il fallait que j'apprenne sur le terrain". 

Parfois, les tâches sortent même du cadre des missions initiales fixées pour le poste. "Plus ça allait et plus j'avais du travail", regrette aussi Constance. L'étudiante en deuxième année de master de RH raconte : "mon chef a vu que je me débrouillais bien, alors il a commencé à me confier les missions des autres alternants, sur du contrôle de gestion ou de la communication"

Le problème, c'est qu'avec ces nouvelles responsabilités, la jeune alternante s'est vue obligée de rallonger ses journées : "au début, je faisais du 7h30-16h, et à la fin, je partais à 20h30-21h en commençant à la même heure", se souvient-elle.

Du côté de Georges, une forme de cercle vicieux s'est rapidement mis en place. L'ancien étudiant en journalisme, à qui l'on avait promis lors de l'entretien des missions de reportage vidéo sur le terrain, s'est retrouvé cantonné à des tâches moins intéressantes. "Dès que je proposais des sujets, ma supérieure me répondait que ce n'était pas possible, qu'il fallait que je reste au bureau pour assurer la veille", décrit-il.

Tenter de nouer un dialogue

Quand de telles difficultés se présentent pendant le contrat d'apprentissage, il est conseillé d'en parler directement à son établissement. "Le centre de formation est censé être à l'écoute de votre situation et vous aiguiller en cas de besoin", assure Aurélien Cadiou. Mais dans les faits, la réalité peut être plus complexe. "Quand je leur ai envoyé un mail pour exposer mes doutes, ils ne m'ont jamais répondu", expose Clara. "Il peut aussi arriver que le CFA privilégie ses relations avec l'entreprise et n'intervienne pas", commente le président de l'ANAF. 

Georges avait l'opportunité de voir, tous les mois, un référent au sein de son école pour parler de sa vie académique et professionnelle. "L'occasion de parler des difficultés et des craintes que j'avais dès le début", affirme-t-il. Malgré cette organisation, aucun suivi n'a été mis en place auprès de l'entreprise. L'ancien étudiant en journalisme a plusieurs fois initié le dialogue lui-même auprès de sa manager, en vain. "On me répondait que mes volontés allaient être prises en compte, mais rien n'était fait", déplore-t-il. 

Du côté de Constance aussi, la démarche a été plutôt solitaire. L'étudiante en RH, qui s'est mise en arrêt, en raison d'un "grand niveau de fatigue", regrette de ne pas avoir eu le soutien attendu de son école. "Ma référente apprentissage à l'école a vu dans lequel l'état j'étais et ne m'a proposé aucun accompagnement médical ou administratif pour rompre mon contrat".

Le défi du départ

Une fois que la décision de partir est prise, l'école est également censée intervenir pour aider le jeune à trouver un nouveau contrat. Mais là encore, cette assistance n'est pas automatique. "J'ai dû me débrouiller toute seule", assure Constance. Même constat pour Aryan, qui n'a reçu aucune aide de son école et a finalement décidé de rester dans son entreprise pour cette raison. 

La décision de rompre son contrat est d'autant plus difficile quand l'alternance constitue le moyen de subsistance des étudiants. "A mon âge, mes parents ne m'aident plus à financer mes études", témoigne Georges, qui a 26 ans. "J'avais peur, je ne savais pas comment j'allais m'en sortir financièrement entre les deux", admet Constance, qui a rompu son contrat en juin 2022. 

Quand l'étudiante en RH a intégré sa nouvelle entreprise en septembre dernier, les débuts ont d'abord été plutôt "difficiles". "J'avais gardé des réflexes de me surmener, de vouloir aller très vite, de montrer à quel point je faisais bien mon boulot, ce qui n'était pas sain", raconte la jeune étudiante. Mais pour elle, comme pour Clara, le renouveau a eu du bon. Toutes deux décrivent aujourd'hui des équipes bienveillantes, enfin à l'écoute de leurs difficultés.

*Le prénom a été modifié

Faire appel à un médiateur de l'apprentissage

Quand le soutien de l'école ne suit pas, Aurélien Cadiou suggère aux alternants en difficulté de se tourner vers un médiateur de l'apprentissage, mobilisable auprès des chambres consulaires (du type CCI). "Ce système" qu'il juge encore trop méconnu "permet de faire recours à quelqu'un de neutre qui puisse intervenir et proposer des solutions pour résoudre les conflits", détaille-t-il.

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