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Reportage

Des élèves de lycées défavorisés entrent à l’ENS

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Le programme Talens a permis à 140 lycéens venus d'établissements classés en REP de s'immerger dans la mythique école nationale supérieure. // © Ecole Normale Supérieure
Le programme Talens a permis à 140 lycéens venus d'établissements classés en REP de s'immerger dans la mythique école nationale supérieure. // © Ecole Normale Supérieure

Du 19 au 23 août, le campus parisien de l’ENS a été investi par 140 élèves issus de lycées défavorisés. Cette semaine d’immersion marque le début du programme Talens, un tutorat de deux ans pour les accompagner vers l’enseignement supérieur.

"C’est comme une colo, sauf qu’on travaille la journée", lance Safiya, 16 ans, après avoir passé une semaine sur le prestigieux campus de l’Ecole Normale Supérieure, au 45 rue d’Ulm à Paris. Du 19 au 23 août, 140 élèves issus de lycées en REP (réseaux d’éducation prioritaires) ont vécu comme des normaliens. Ils ont déjeuné dans la cour aux Ernest, dormi dans les dortoirs du campus, et étudié huit heures par jour avec leurs tuteurs, des étudiants de l’ENS.

Le soir, des animateurs titulaires du BAFA apportaient la touche festive avec des activités sportives et ludiques, comme un Cluedo géant. Le moment phare ? "La boum !", répondent en cœur Safya, Shakira, Khadija et Amira, toutes élèves en première au lycée Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie (78).

Créé il y a plus de 10 ans par des étudiants de l’ENS, le programme Talens (tutorat d’accompagnement lycéen de l’école normale supérieure) se déroule sur deux ans. Après cette immersion d’une semaine, les lycéens reviendront deux samedis par mois pour des cours avec leurs tuteurs. Ils devront également consacrer deux heures par semaine à du travail sur une plateforme de e-learning.

Au début du programme, ils sont répartis en douze groupes selon la spécialité choisie (mathématiques, sciences et vie de la terre, géographie et géopolitique, humanités…). "Cela n’a rien à voir avec du soutien scolaire. Les cours dépendent de chaque tuteur, personnellement je leur fais travailler des choses qu’ils ne verront pas en classe, afin d’augmenter leur culture générale", explique Grégoire Szymanski, étudiant à l’ENS et tuteur en mathématiques.

Des élèves prometteurs

Les élèves sont principalement sélectionnés pour leur motivation, en partenariat avec 10 lycées défavorisés des académies de Paris, Créteil et Versailles. Les professeurs repèrent les élèves prometteurs qui n’ont pas les moyens et l’information nécessaires pour envisager des études supérieures. Le programme leur est présenté, et ils choisissent ou non de postuler. Les élus sont ensuite déterminés par un tirage au sort.

"Tout le monde n’a pas des parents qui ont fait des études supérieures. La majorité de ces lycéens pensent que les études s'arrêtent après le bac et pensent que les grandes écoles sont réservées aux gens qui ont de l’argent. Nous voulons leur faire comprendre que tout le monde a une chance et leur donner envie de faire des études supérieures", explique Victoria Beaussart, animatrice et ex-participante du programme Talens.

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Désacraliser les études supérieures

L’objectif n’est pas de les préparer à intégrer l’ENS mais de désacraliser les études supérieures. "Le plus important n’est pas ce qu’ils apprennent mais le mental. Des anciens du programme nous ont dit qu’ils ont fait des études supérieures grâce à Talens. Ils réalisent aussi qu’ils peuvent faire des études longues, comme cette élève qui avait prévu de faire un BTS et a finalement intégré une prépa puis une école d’ingénieurs", se souvient Grégoire Szymanski. Lui-même a intégré l’ENS après avoir suivi le programme Talens. S’il a bien conscience que son cas est rare, il veut rendre la pareille à travers son engagement comme tuteur depuis deux ans.

Si l’ENS promeut l’ouverture sociale grâce au programme Talens, dont les lycéens ressortent ravis et confiants, ce sont souvent les élèves de prépas qui trustent les places. Sur les 39 élèves de la filière mathématiques de Grégoire, 26 viennent de Louis-le-Grand. "Les lycéens du programme ont très peu de chances d’entrer à l’ENS, qui reste très élitiste. Sur notre promo de 140, nous étions deux admis, ce qui est déjà très bien", explique-t-il.

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Un recrutement élitiste

Aucun quota n’a été mis en place pour promouvoir la diversité, puisque le concours pour entrer à l’ENS est anonymisé. Une admission par dossier a été ouverte afin de recruter d’autres profils, mais les prépas se sont rapidement lancées sur ce créneau, reconnaît l’école. Grégoire, qui a été admis sur dossier, se souvient surtout d’avoir été découragé par le jury de l’ENS lors de son oral : "Ils m’ont dit que si j’étais pris, le niveau serait beaucoup trop haut pour moi, et que je repartirais aussi vite que j’étais arrivé…". Aujourd’hui en 3e année, il doit en effet s’accrocher pour suivre le rythme. Un modèle inspirant pour les lycéens du programme.

"On peut s’identifier aux tuteurs, ils sont comme nous en un peu plus grand. Je pensais que l’ambiance grande école serait très stricte. En réalité, on travaille beaucoup mais on ne le sent pas, parce qu’il y a une bonne ambiance", sourit Amira. Comme de nombreux lycéens sélectionnés, la jeune fille de 16 ans ne connaissait pas l’ENS avant d’intégrer le programme Talens. S’ils ne veulent pas forcément entrer à l’ENS, le programme leur permet de consolider leurs savoirs et de les motiver pour la suite. "Les tuteurs nous ont dit que c’était une des premières écoles dans les classements. Ça donne envie de travailler encore plus pour y entrer", lance Khadija, 16 ans, qui veut devenir ingénieure. Shakira, du lycée Saint-Exupéry, a quant à elle prévu de faire médecine, mais le programme de l’ENS l’intéresse pour "avoir de l’expérience" et "découvrir l’indépendance".

Si l’ENS Paris a toujours du mal à s’ouvrir à de nouveaux publics venus de milieux défavorisés ou de la ruralité, les lycéens sortis du programme Talens ont de belles études devant eux.

Les programmes d'ouverture sociale gagnent les grandes écoles

A CentraleSupelec, l'association OSER (Ouverture Sociale pour l'Égalité et la Réussite) accompagne chaque année plus de 300 lycéens issus de 14 établissements partenaires. Toutes les unes à deux semaines et de la seconde à la terminale, élèves et tuteurs se retrouvent en petits groupes pour des activités suscitant l'ouverture d'esprit et la curiosité intellectuelle. Des sorties pédagogiques en région parisienne ainsi que des stages et des séjours sont également organisés.

A HEC Paris, les programmes Dispositif Egalité des chances, dédiés par exemple aux élèves boursiers ou aux personnes en situation de handicap, ont accompagné plus de 3.500 élèves. 150 étudiants d'HEC s'engagent chaque année dans ces programmes de tutorat. Depuis 2009, la Fondation HEC finance également tout ou une partie de la scolarité des étudiants boursiers.

L’ESSEC propose un programme d’égalité des chances "une Grande École : Pourquoi pas moi ?". Il permet aux lycéens et aux collégiens de milieu populaire d'aller plus loin dans la connaissance de l'enseignement supérieur, de développer les compétences qui y sont attendues et de se construire un projet d'études supérieures. Une cinquantaine d’étudiants sont bénévoles chaque année auprès d'une quarantaine d'établissements.