1. « Je pensais que l’IEP, ce n’était pas pour moi »
Reportage

« Je pensais que l’IEP, ce n’était pas pour moi »

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Il existe en France des filières où l’ascenseur social fonctionne encore, où il est possible à un jeune d’origine modeste de progresser. Ces formations, inscrites dans le paysage éducatif depuis longtemps, concernent des milliers d’élèves chaque année. Et leur mérite est tout aussi appréciable que les dispositifs d’égalité des chances créés par Sciences po Paris, Henri-IV ou l’ESSEC. Reportage dans ces filières cachées de la diversité.

Une ancienne usine en brique, dans un quartier populaire de Lille (59). Devant l’entrée, une trentaine d’élèves papotent en buvant un café. Les anciens sont contents de se retrouver. Les nouveaux errent dans les couloirs à la recherche de leur salle. Parmi eux, Alexandre, Adrien et Jennifer. En ce lundi 21 septembre, ils font leur rentrée en première année à l’IEP (institut d’études politiques) de Lille.
 

Programme PEI (prononcez "peille")
 

Contrairement à la plupart de leurs collègues de promo, ce n’est pas la première fois qu’ils pénètrent dans l’établissement. Tous les trois ont suivi le PEI : mis en place par l’IEP depuis deux ans, le Programme d’études intégrées permet aux élèves modestes de quelque 140 lycées du Nord-Pas-de-Calais de préparer les concours de Sciences po. Alexandre a connu le dispositif grâce à un article de la Voix du Nord. "Ce sont mes parents et mes grands-parents qui me l’ont montré", se rappelle ce Dunkerquois de 19 ans. Pour participer au dispositif, Alexandre a constitué un dossier avec une lettre de motivation, ses bulletins scolaires… et un chèque "symbolique" de 15 euros. Pas un centime de plus.
 

Casser l’autocensure

 
"Le programme s’adresse aux boursiers, comme Alexandre, et aux élèves économiquement bien placés mais socialement en difficulté, résume Pierre Mathiot, directeur de l’IEP de Lille, qui a mutualisé cette année ce système de prépa avec 5 autres IEP de province (Aix, Grenoble, Lyon, Strasbourg et Toulouse). L’idée est de préparer les élèves aux concours d’entrée dits normaux de Sciences po, sans passe-droit. Nous voulons aussi les inciter à postuler aux classes prépas. Il faut informer, légitimer, casser l’autocensure. Ils vont bosser, mais ils ne le regretteront pas."
 

Travailler d’arrache-pied

 
Alexandre, Adrien et Jennifer, en ce grand jour de rentrée, ne le regrettent effectivement "pas une seconde", même s’ils ont travaillé d’arrache-pied pendant 8 mois pour décrocher une place sur la liste. Pour les aider, un site Internet a été mis à leur disposition afin de leur fournir des sujets de dissertations, corrigées chaque semaine dans leur lycée avec le professeur référent. Deux sessions dans les locaux de Sciences po Lille ont suivi : une semaine de cours magistraux et un concours blanc.
 

Passer le même concours que tout le monde

 
Adrien, 19 ans, originaire de Saint-Omer (62), n’est pas près d’oublier cette plongée dans la vie postlycéenne. Le grand amphi, la convocation, les sujets sur feuille blanche… "C’était impressionnant, mais ça valait le coup, sourit-il aujourd’hui. Je pensais que Sciences po, ce n’était pas pour moi. Aujourd’hui, je sais que c’est possible." S’il n’y avait pas eu le PEI, Adrien juge, comme Jennifer, qu’il ne serait "sans doute pas là" : "J’aurais fait un cursus à la fac pour devenir professeur d’espagnol ou professeur des écoles…" Aujourd’hui, un tout autre avenir se dessine : Adrien veut travailler dans une ONG (organisation non gouvernementale).
 

"On n’est pas stigmatisés"
 

Comme ses autres copains de promo, Adrien explique avoir eu à cœur de passer le "même" concours que tout le monde, "avec le même stress et les mêmes difficultés". Et les résultats sont là : en 2008, 22 % des 113 élèves du dispositif ont intégré un IEP ; en 2009, ils étaient 30 %. "Ici, il n’y a pas de quotas réservés, lance Adrien. Nous, au moins, quand on arrive dans l’amphi, on n’est pas stigmatisés." À 15 heures, la conversation s’interrompt subitement lorsque la sonnerie retentit. Tous sont pressés de filer dans le grand amphi. Pas question de manquer les cours pour lesquels ils ont tant travaillé…

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