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Reportage

Au cœur de l’ENSM, l’école de l’écume

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En master, les élèves de l'ENSM passent quinze jours en stage dans les simulateurs de navigation. Ils s'imaginent aux commandes d'immenses navires et acquièrent des réflexes professionnels. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant
En master, les élèves de l'ENSM passent quinze jours en stage dans les simulateurs de navigation. Ils s'imaginent aux commandes d'immenses navires et acquièrent des réflexes professionnels. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant

À l’École nationale supérieure maritime, la formation des élèves ingénieurs a pour credo la polyvalence. Alliant cours théoriques et mises en situation, elle prépare ces futurs officiers de la marine marchande à diriger paquebots, ferries ou pétroliers. Reportage au Havre, sur un site à la pointe de la technologie.

Au Havre, en 2017, l’ambiance est à la fête. Entre performances d’artistes, expositions ou défilés, la cité normande fondée par le roi François Ier célèbre en grande pompe ses 500 ans. Pas de quoi démobiliser les élèves de l’ENSM (École nationale supérieure maritime), située dans le port sur la presqu’île de la Citadelle. En cette fin juin, dans une petite salle de briefing, Gabriel, 21 ans, Morgane, 24 ans, et six de leurs camarades de cinquième année suivent avec attention le problème que leur soumet leur professeur, Dominique Charcot : effectuer une marche arrière avec un porte-conteneurs dans le port de Singapour.

Armés d’un schéma et d’un stylo, ils recensent les principaux paramètres à prendre en compte pour réussir la manœuvre. "Il faut mettre la barre avant de démarrer la machine, prévient l’enseignant, sinon vous allez perdre de précieuses secondes." Des conseils à ne pas prendre à la légère. Car, dans quelques minutes, ce sont les étudiants qui prendront les commandes du navire en question, dans le simulateur de navigation de l’école.

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Bienvenue dans un établissement unique en France : c’est ici en effet que sont formés les futurs officiers de la marine marchande. Certains étudiants choisiront de travailler côté pont, avec l’objectif de devenir capitaine ; d’autres, côté machine, dans la perspective d’être chef mécanicien. Dans tous les cas, avec leur diplôme et l’expérience acquise, ces jeunes seront un jour aux manettes des plus gros bateaux qui parcourent les océans : paquebots, ferries, pétroliers, navires civils de l’armée…

L’ENSM compte quatre sites : Marseille, Nantes, Saint-Malo et Le Havre, où les étudiants qui souhaitent devenir ingénieurs navigants terminent leur cursus. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant
L’ENSM compte quatre sites : Marseille, Nantes, Saint-Malo et Le Havre, où les étudiants qui souhaitent devenir ingénieurs navigants terminent leur cursus. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant

À ce stade de leur formation, les élèves ont déjà une bonne expérience en mer, car les stages commencent dès la première année et six mois d’embarquement doivent être effectués en quatrième année. Cependant, au moment de l’exercice proposé, pourtant virtuel, c’est la première fois qu’ils se projettent à un tel niveau de responsabilité.

Des mises en situation très réalistes

"Pour déplacer un navire, il ne suffit pas de connaître les règles de manœuvre et les textes de loi, il faut aussi savoir gérer une équipe et anticiper les événements et réactions possibles, explique Dominique Charcot.
Les élèves appréhendent ainsi tous les aspects de la navigation, lors de ces stages en simulateur, sans prendre de risque. Cela leur donnera davantage confiance en eux, le jour J." D’autant que le bâtiment très moderne de l’école, inauguré en 2015, permet des mises en scène au plus près du réel : une partie de son organisation intérieure a en effet été conçue sur le modèle d’un navire, depuis la signalisation des étages jusqu’au plan des salles.

Dans de petites pièces sombres illuminées par de grands écrans projetant les images d’un port du monde, et aménagées en passerelles [postes de pilotage des navires], Gabriel et Morgane endossent successivement les rôles de commandant et de chef de quart [adjoint du capitaine] : ils échangent les instructions en anglais et règlent les tableaux de bord. "Ils n’ont pas encore beaucoup d’expérience mais certains groupes ont effectué des manœuvres presque parfaites", se félicite Dominique Charcot, qui suit depuis la salle de contrôle les trajectoires de chaque navire virtuel et communique par radio avec les équipes.

De la signalisation des étages au plan des salles, toute une partie du bâtiment de l’école s’organise sur le modèle d’un navire. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant
De la signalisation des étages au plan des salles, toute une partie du bâtiment de l’école s’organise sur le modèle d’un navire. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant

Quelques étages plus bas, un autre groupe, engagé dans un stage en simulateur "machine", se confronte à la complexité du management en 3D. Sa mission : effectuer les réglages nécessaires pour que le navire soit prêt à partir. De la ventilation à la production électrique en passant par les essais de barre, il faut avoir l’œil sur tout, malgré le bruit des machines et la pression des délais.

"Dans ces mises en situation, les élèves mesurent l’importance du facteur humain et de la communication, au-delà des gestes techniques. Une simple erreur de vocabulaire peut avoir de lourdes conséquences", note Fabienne Perrot, professeure de génie mécanique. Ce genre d’exercice marque aussi un point d’orgue dans le cursus puisqu’il sollicite de nombreuses connaissances. "Il faut qu’ils remobilisent et assemblent tout ce qu’ils ont appris pour obtenir un résultat."

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Sciences et polyvalence

Avant de s’imaginer dans les ports du monde entier, chaque promotion doit en effet assimiler une foule de notions théoriques sur les bancs des amphis et en salle de TP [travaux pratiques]. Météo, hydraulique, électricité, électronique, mathématiques, anglais, mécanique des fluides, thermodynamique… Mieux vaut aimer les sciences et être prêt à beaucoup travailler !

"Avec les évolutions en matière de sécurité et d’environnement de ces trente dernières années, le volume d’heures de cours a été multiplié par 1,5, voire plus", précise Gilles Duchemin, directeur du site du Havre. Ici, d’ailleurs, le master 2 se déroule sur trois semestres et non un an.

Apprendre à lire les cartes marines fait partie des premières acquisitions des futurs officiers. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant
Apprendre à lire les cartes marines fait partie des premières acquisitions des futurs officiers. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant

"Quand on entre à l’ENSM, il n’est pas toujours facile d’évaluer à quoi telle ou telle matière va nous servir. On est par exemple décontenancé face à toute la réglementation maritime. Mais on se rend compte au fil des mois et des stages à quel point c’est essentiel et on se met, petit à petit, dans l’esprit du professionnel, ce qui facilite l’apprentissage", observe Gabriel.

Certes, de nombreux cours gardent un format magistral, mais "contrairement au lycée, les emplois du temps changent chaque semaine. Ainsi, au dernier semestre, nous avons suivi 25 matières, sans compter les stages à l’hôpital et de survie et une session sur la lutte contre les incendies avec les pompiers", poursuit le jeune marin. Une polyvalence qui le motive beaucoup.

Des responsabilités en ligne de mire

L’enseignement est très diversifié, afin que ces officiers en herbe soient à même d’affronter toutes sortes d’imprévus – médicaux, techniques, etc. – dans les micro-univers que constituent les navires, et qui peuvent se trouver bien loin des côtes et des secours. "Il faut qu’ils aient des bases dans des domaines diversifiés pour exposer clairement les situations à des spécialistes et obtenir l’aide nécessaire", surligne Fabienne Perrot. "On doit être capables de délivrer des soins à bord et d’être en quelque sorte les mains du médecin", ajoute Morgane. Le sang-froid est indispensable !

Tous les élèves apprennent à conduire un ensemble complet de machines, ils doivent être capables de réagir à toutes les avaries. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant
Tous les élèves apprennent à conduire un ensemble complet de machines, ils doivent être capables de réagir à toutes les avaries. // © Anne-Charlotte Compan/Hans Lucas pour l'Etudiant

Le vaste panel de connaissances engrangées pendant la formation doit permettre aux élèves de s’adapter à de nombreux modes de navigation et, en fonction des stages effectués, de se dessiner des parcours sur mesure. Jessica, 24 ans, sait déjà qu’elle travaillera plutôt sur des navires pétroliers. Quant à Morgane, après un premier stage pratique dans le transport, elle a découvert l’univers des navires océanographiques et souhaite poursuivre dans cette voie. "On rencontre des scientifiques et j’apprécie de pouvoir tisser des liens avec d’autres métiers", remarque cette passionnée de voyages. Quel que soit le type de navire, il faut s’habituer à un rythme particulier : "Nous avons deux vies : une en mer et l’autre à terre. Nous habitons une partie de l’année sur notre lieu de travail. Cela ne convient pas à tout le monde", admet-elle.

Si l’immense majorité des diplômés sont embauchés par des armateurs français, l’essor du yachting et du tourisme crée une forte demande sur le marché international. Dans cette perspective, l’école a ouvert un cursus spécifique en trois ans d’officier chef de quart passerelle, qui se concentre sur les carrières du pont et met l’accent sur l’anglais. Grégoire, 23 ans, a déjà fait son choix d’orientation : il a opté pour cette nouvelle voie. "C’est un métier qui nous permet de prendre vite des responsabilités et j’aime la vie à bord, avec sa hiérarchie mais aussi son ambiance familiale, explique-t-il avant d’embarquer très prochainement pour l’Australie. On retrouve dans chaque équipage des personnes passées par l’ENSM. Cela permet de tisser des liens." Et aide sans aucun doute à affronter vents et marées.

Se former à l’ENSM

L’École nationale supérieure maritime est une école multisite. Les trois premières années de la formation d’ingénieur se déroulent à Marseille. Puis les élèves qui veulent naviguer rejoignent l’école du Havre pour cinq semestres, dont un consacré à un stage embarqué. Avec leur diplôme polyvalent et l’expérience acquise, ils pourront viser des fonctions de capitaine ou de chef mécanicien. Ceux qui ne se destinent pas à la conduite de navires, mais veulent travailler dans l’ingénierie maritime, s’inscrivent dans un master en éco-gestion du navire ou en déploiement et maintenance des systèmes offshore, à Nantes.
L’entrée dans le cycle ingénieur se fait sur concours. Celui-ci est accessible dès le bac mais une partie des élèves passent par une prépa "marine marchande". À l’écrit, ils sont évalués en mathématiques, physique, anglais et français puis, à l’oral, sur leur motivation. En 2016, 88 candidats sur 386 ont été admis.
L’ENSM propose deux formations en trois ans, à côté de son cursus en cinq ans et demi homologué par la Commission des titres d’ingénieur, pour les élèves qui souhaitent s’orienter d’emblée vers les carrières de chef mécanicien ou de lieutenant pont. La première (OCQM pour officier chef de quart machine) se situe à Saint-Malo, la deuxième (OCQPI pour officier chef de quart passerelle internationale), au Havre.