1. Au cœur de l'École navale : dans le navire amiral des futurs officiers

Au cœur de l'École navale : dans le navire amiral des futurs officiers

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L'École navale de Brest était auparavant embarquée à bord de vaisseaux mouillés en rade de Brest. Depuis 1965, elle est installée sur la terre ferme, sur le site de Lanvéoc, sur la presqu'île de Crozon. // © Cédric Martigny pour l'Etudiant
L'École navale de Brest était auparavant embarquée à bord de vaisseaux mouillés en rade de Brest. Depuis 1965, elle est installée sur la terre ferme, sur le site de Lanvéoc, sur la presqu'île de Crozon. // © Cédric Martigny pour l'Etudiant

Installée en Bretagne, l’École navale forme depuis le XVIIe siècle les futurs officiers de la Marine nationale française. Entre terre et mer, le campus, situé à Lanvéoc, dans le Finistère, accueille chaque année 1.400 étudiants venus suivre une formation qui allie disciplines scientifiques, maritimes et militaires. Rencontre.

Un vent frais fouette les visages. Immobiles et droits, alignés sur la place d'armes qui fait face à l'océan, les élèves attendent l'appel du matin. Un silence recueilli s'empare des lieux, troublé par le seul cri rieur des mouettes. Tous les jours, à 8 h 15, la vie de l'École navale se fige pendant quelques minutes : la direction procède à la revue des troupes. Au cours d'une cérémonie symbolique et empreinte de tradition, les responsables pédagogiques vérifient que tous les élèves sont bien présents. Le rituel est pratiqué dans toutes les unités de la Marine française, chaque jour, à la même heure.

Située sur la presqu'île de Crozon, dans la rade de Brest, l'École navale forme les futurs officiers de la Marine nationale. Certains commanderont un sous-marin, d'autres seront à la tête d'un navire de combat. Tous deviendront des chefs d'équipe au service des forces militaires françaises.

Jusqu'à trois ans de formation

Dès le XVIIe siècle, le besoin d'une force maritime s'impose et une école est créée. Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que l'École navale prend son nom actuel et s'installe à bord d'un navire, dans un premier temps sur l'Orion, puis sur le Borda. De cette époque, reste le surnom donné aux élèves officiers, les "bordaches".

Depuis 1945, l'institution s'est implantée dans la rade de Brest, sur le terrain de la base aéronavale de Lanvéoc-Poulmic. Longtemps, les futurs militaires ont dormi dans des hamacs, comme le faisaient leurs ancêtres sur le Borda. Mais, en 1965, sous l'impulsion du général de Gaulle, l'école se dote de nouveaux locaux... et permet aux élèves de jouir d'un tout autre confort. Bois, marbre, matériaux de choix donnent aujourd'hui aux lieux un charme désuet. Au cœur de l'"Orion", bâtiment principal de ce campus de 110 hectares, les jeunes militaires suivent leurs cours, mangent, dorment, se détendent... Dans cette campagne bretonne coupée du reste du monde, on vit au rythme des études. Tout au long de l'année, l'école accueille 1.400 élèves, venus suivre des formations d'une semaine à un an. Ils sont préparés aux métiers de manœuvrier, navigateur, guetteur sémaphorique. Au terme de leur cursus, ils rejoindront un navire de la Marine ou seront en charge de l'entretien des phares du littoral français.

D'autres jeunes vont rester plus longtemps au sein de l'école. Les 300 futurs officiers de carrière se sont engagés dans un cursus de trois années. Élèves ingénieurs, ils apprennent, comme leurs camarades civils, les bases techniques et scientifiques du métier d'ingénieur. À deux exceptions près : leur formation est aussi maritime et militaire.

Des simulateurs pour apprendre à naviguer

Ce matin, Ludovic et deux camarades doivent relier Lanvéoc à Lorient, aux commandes d'un navire de 40 mètres de long. Pour effectuer cette traversée, les trois élèves de première année du cycle ingénieur n'auront pas eu à quitter la terre ferme : ils "naviguent" au cœur de l'école, installés dans l'une des quatre salles de simulation de l'établissement. L'équipement, monstre de technologie, reproduit grandeur nature la salle de navigation d'un bateau, grâce à des écrans disposés en arc de ­cercle. Plongés dans le noir et en équipe, les étudiants doivent conduire le bâtiment à bon port. Ludovic est barreur, il suit le cap et fournit les indications à son collègue chef de quart, l'équivalent du capitaine. "L'exercice est stressant, mais, ici, nous avons encore le droit à l'erreur", sourit le jeune homme, penché sur ses cartes. Outre l'aspect technique, l'exercice vise à pousser les élèves à prendre des décisions, à transmettre des ordres et à acquérir les compétences de leader. "Nous avons trois ans pour faire d'un étudiant de classe prépa un officier capable de diriger un bâtiment de la Marine", rappelle Rémy Thibaud, directeur adjoint de l'enseignement.

2.000 heures de cours par an

Pendant que les élèves de première année poursuivent leur route en direction de Lorient, d'autres planchent sur un tout autre sujet : l'hydrodynamique navale. Par petits groupes, face à des ordinateurs, ils essaient de percer les mystères de la poussée des hélices d'un bateau. Les échanges sont techniques, pointus. "La Marine est un corps d'armée de plus en plus technologique, explique Rémy Thibaud. Les élèves doivent donc maîtriser l'aspect opérationnel du métier mais aussi les concepts scientifiques." Au cours de leur formation, les futurs officiers ont le choix entre quatre filières (énergétique, informatique, mécanique, traitement du signal). "Il faut reconnaître que les journées sont bien remplies, sourit Krystel, l'une des quatre jeunes femmes inscrites en première année. Car, aux cours classiques, viennent s'ajouter les sorties en bateau, les cours de tir ou de plongée, le sport..." Au total, une année à l'École navale représente environ 2.000 heures de cours, alors qu'une école d'ingénieurs "classique" en comptabilise 1.500.

Tenue réglementaire de rigueur

Ludovic et ses camarades sont arrivés à Lorient sans heurts. Juste à temps pour le déjeuner ! Dans une joyeuse cohue, la bande traverse le grand hall de marbre du bâtiment "Orion" pour rejoindre le réfectoire, lieu de rendez-vous incontournable de l'École navale. Les premières années, internes, y prennent tous leurs repas. Dans une odeur de paella et sur fond de brouhaha, une armée de pulls bleu marine reprend des forces. "La plupart d'entre nous viennent d'une prépa militaire, raconte Axel, lui-même passé par les CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) de Saint-Cyr (78). L'ambiance très cadrée, les uniformes... Nous connaissons déjà !" Aux côtés des tenues réglementaires – casquette, pantalon, polo, pull de couleur bleue –, l'école se démarque aussi des autres établissements par la forte culture de corps qui y règne.

La tradition, de père en fils

Au sein du bâtiment réservé aux étudiants, appelé "le Borda" en hommage à l'un des premiers navires-écoles, les fanions des différentes promotions ornent le grand escalier en colimaçon sorti tout droit d'un décor de Harry Potter. "Les élèves de première année sont appelés 'les fils', raconte Augustin. Ceux de deuxième année, 'les pères', et ceux de troisième année, 'les grands-pères'." Chaque étudiant peut ainsi remonter la filiation jusqu'à connaître le nom de ses aïeux. "Je connais ma famille jusqu'en 1965", sourit Axel. Cette filiation permet aux arrivants d'avoir un tuteur, présent pour les coups durs.

Quant aux premières années, ils sont, entre autres, chargés d'envoyer à leur "grand-père" un petit colis de douceur durant la très attendue "mission Jeanne d'Arc". En troisième année, les aspirants officiers partent pendant un semestre en mer. Temps fort du cursus, ce voyage au long cours permet de valider les acquis et d'entrer officiellement, une fois de retour au port, dans la grande famille des officiers de la Marine nationale française.

La "mission Jeanne d'Arc", c'est partir "loin, longtemps, en mission et en équipage". Chaque année, un bâtiment de projection et de commandement de type Mistral embarque les élèves pour un stage d'application à la mer (SAM) de quatre mois, dans une région sensible du globe.

Le cursus ingénieur à l'École navale
Pour intégrer la formation d'officier de carrière de l'École navale, les candidats doivent se présenter au concours Centrale-Supélec, accessible après les classes préparatoires scientifiques aux grandes écoles. En plus des écrits, un oral et une épreuve sportive sont obligatoires.

Au sein de l'école, les études durent trois ans. Les élèves sont rémunérés (1.350 € mensuels brut) et sont officiers sous contrat jusqu'à l'obtention de leur diplôme. Ils deviennent alors officiers de carrière.

Certains rejoignent, dès la sortie de l'École navale, leur première affectation. La plupart poursuivent leur formation au sein d'une école dite de spécialité, pour devenir, par exemple, expert nucléaire ou pilote d'avion.