1. Des universités en pleine mutation

Des universités en pleine mutation

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Dix ans après le lancement du processus de Bologne, 40 ans après mai 1968, les universités françaises sont engagées dans un train de réforme inégalé. Autonomie des universités, rénovations de campus, réussite en licence, regroupements d’universités comme à Marseille ou Strasbourg, pourquoi autant de bouleversements aujourd’hui ?
Je vous dirai d’abord "pourquoi pas avant ?". Cela fait un certain nombre d’années que nous appelons, nous présidents d’université, à faire évoluer le système. En 2001, nous avions proposé la plupart des réformes que l’on retrouve aujourd’hui dans la loi "libertés et responsabilité des universités" (LRU). Nous constations que le système s’était enflammé avec la massification des effectifs et la création de nombreux campus dans le cadre des plans U2000 puis U3M. Pour autant, depuis les années 1980, la contractualisation quadriennale des universités avec l’Etat avait permis de familiariser les universités avec la démarche de projet, donc à se prendre davantage en main. Cela a été un élément d’émancipation des universités. Ainsi on arrive en 2000 à un système qui commençait à ne plus se sentir à l’aise dans la loi de 1984 sur l’enseignement supérieur. Un système qui souffrait d’une trop grande dispersion, avec parfois une concurrence parfois brutale entre deux universités voisines.

Avec toujours un problème majeur : la gestion de la recherche française…
Plus on allait vers l’autonomie, plus on construisait des politiques de recherche dans l’université. Résultat : au milieu des années 90 sont apparues de vraies tensions pour savoir qui pilotait la recherche en France. La création des unités mixtes de recherche (UMR) en 1997 a permis d’atténuer ces difficultés de façon provisoire, en instituant une meilleure symétrie entre les universités et les organismes de recherche. Vous voyez, dans tous les domaines beaucoup de choses avaient déjà étaient faites mais il manquait une organisation plus claire que nous sommes en train de construire. En 2005, la loi sur l’intégration des IUFM (instituts universitaires de formation des maîtres) dans les universités était un premier pas en avant. Comme la loi sur la recherche de 2006 et la création des PRES, les pôles de recherche et d’enseignement supérieur, en 2007, qui ont permis l’émergence de politiques de site et le renforcement de partenariat entre universités. Les 5 milliards d’euros qui vont être consacrés à rénover et redynamiser les universités dans le cadre de "l’Opération Campus" sont un complément des PRES en quelque sorte.

Dans les motifs de la prise de conscience des universités, vous ne citez pas le mot qui fâche, Shanghai, son université et ses classements internationaux souvent défavorables aux universités françaises.
Effectivement, les tensions que nous avons vécues sont aussi liées à une comparaison internationale qui nous pousse aujourd’hui à nous organiser par rapport aux véritables défis que sont au premier chef le renforcement de notre attractivité vis-à-vis des étudiants et des enseignants-chercheurs d’excellence. La création de l’ANR (Agence nationale de la recherche), en 2007, va dans ce sens en finançant des projets plus ou moins thématisés qui devraient permettre de reconnaître une forme d’excellence scientifique et de faire des paris sur de jeunes équipes. Enfin, la création de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES), la même année, nous permet de réaliser une véritable symétrisation des positions universités/organismes. Auparavant, une bonne partie de nos laboratoires était en effet évaluée au travers des dispositifs d’évaluation des organismes de recherche. Aujourd’hui, on a un juge extérieur qui va permettre de renforcer l’évaluation des formations. Enfin, la LRU est une véritable loi de décentralisation avec le transfert aux universités de différentes responsabilités jusqu’ici exercées par l’Etat.

Vous en avez donc assez qu’on parle d’abord d’échec à la fac quand on évoque les universités ?
Je veux vous faire un bref rappel historique pour bien comprendre d’où nous venons et où nous en sommes. En fait, il n’y a tout simplement pas eu d’universités en France pendant deux siècles. Après 1793, et la suppression des corps constitués qui a entraîné celle des 22 universités, on a préféré développer des écoles et des facultés. Très indépendantes les unes des autres, toutes ces écoles et facultés n’avaient en fait de compte à rendre qu’à la structure centrale ministérielle. C’est ce modèle qui a prévalu pendant tout le XIXème siècle et la moitié du XXème siècle. Un choix contraire par exemple à celui de l’Allemagne où le modèle de Von Humboldt, fondé sur la pluridisciplinarité  - une université est forcément composée de plusieurs facultés enseignant des disciplines différentes mais complémentaires - et la recherche, l’emportait. Nous étions, et nous sommes largement encore, dans une triple dualité :
-    universités / grandes écoles ;
-    universités / organismes de recherche ;
-    filières sélectives / filières non sélectives.
Or on a bien dû constater que cette myriade de petites structures n’avait pas la taille suffisante lorsqu’il fallait par exemple acheter des équipements importants. D’où la création de structures chargées de mobiliser des fonds avec d’abord, en 1935, la Caisse nationale de la recherche scientifique puis, en 1939, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Et puis arrive mai 68…
Ce n’est effectivement qu’en 1968, après les événements, que le gouvernement de l’époque décide de recréer de vraies universités fondées sur un certain nombre de principes dont le service public, la pluridisciplinarité, le portage de recherche et l’autonomie mais aussi la cogestion, héritage direct de mai 68. L’Université a commencé à se reconstruire après 1970 en mettant tout son poids pour regrouper des composantes dotées d’un fort esprit d’indépendance. Pendant un peu moins de quarante ans, les équipes dirigeantes des universités ont eu pour objectif de construire ces nouvelles structures pluridisciplinaires. Souvent en entamant des bras de fer avec leurs grandes composantes, facultés de droit, de médecine, écoles d’ingénieurs. Nous ne sommes pas encore allés suffisamment loin dans la logique de création d’universités complètes.

Dans le même temps, les universités passent d’un modèle relativement élitiste à une massification de leur recrutement. Y étaient-elles préparées ?
Songez qu’on a plus que quadruplé les effectifs en moins de 40 ans, passant de 500 000 étudiants au milieu des années 60 à 2,2 millions aujourd’hui, dont pratiquement 1,6 million dans les universités. Même si on parle souvent d’échec, l’Université a su faire face et a accueilli ces centaines de milliers de nouveaux étudiants. Vous savez, en 1965, l’Université n’avait pas mauvaise presse. C’étaient plus des choix de formes d’études que des critères de qualité qui faisaient choisir entre université et classe prépa. Ensuite, une augmentation très forte du nombre d’étudiants sans sélection et sans que le système ait le temps de se réformer, a fait que la qualité a pu en souffrir. Alors que dans le même temps; la sélection restait drastique à l’entrée dans les grandes écoles. On n’offre pas le même service quand on a une frange très réduite de la population, sélectionnée socialement, et une population plus large où la sélection sociale – heureusement ! – est beaucoup plus faible. D’où la nécessité de faire évoluer aujourd’hui les dispositifs d’accueil de façon à qu’on prenne en compte par exemple les différences de temps d’acquisition, de contexte culturel, etc. L’Université n’a pas su, ou pu, jusqu’ici suffisamment bien préparer l’année de transition de l’enseignement secondaire à l’enseignement supérieur.

Justement, dans les grands chantiers qu’abordent maintenant les universités il y a la rénovation de la licence qui entre en œuvre dès la rentrée prochaine.
Dans le colloque de la CPU de février 2007, qui s’est tenu à Metz, le premier point que nous avions mis en évidence était la nécessité d’avoir une action très vigoureuse en faveur de la licence. Dans ce dispositif global on trouve aujourd’hui aussi bien l’orientation active que l’apprentissage progressif de l’autonomie nécessaire à la réussite au premier trimestre. Cela grâce à de meilleures informations sur l’organisation au tutorat ou à la création de groupes de travail de plus petite taille, voire même plus du tout de cours en amphi en première année, comme déjà dans certains secteurs scientifiques. Et puis il faut aussi savoir accepter un échec qui ne doit pas être rédhibitoire. A l’Université Henri Poincaré Nancy 1, établissement que je préside, on peut par exemple doubler son premier semestre immédiatement si on n’a pas le niveau. Des étudiants peuvent marquer le pas un semestre, un an même, mais en fait sans jamais perdre réellement leur temps. Enfin, on a de plus en plus recours aux nouvelles technologies, à un ensemble de mesures pédagogiques. Une dynamique assez forte est en train de se dégager.

Mais les taux d’échec sont surtout inquiétants pour les bacheliers technologiques. Est-ce que qu’il faut les soutenir en priorité ?
Il faut aider tous les étudiants en difficulté. Pour les plus faibles, éventuellement avec des semestres de mise à niveau quand on constate qu’il manque un certain nombre de fondamentaux. On continuera certes à avoir des échecs mais c’est normal, pourvu que l’étudiant puisse rebondir. Même dans les filières sélectives, on peut avoir 20% d’échecs ou de redoublements.

Vous êtes donc contre un modèle unique de réussite ?
Notre société a besoin d’une grande diversité de profils. Je suis contre le modèle unique. Dès la classe de cinquième la sélection se fait en France sur la capacité à manipuler des concepts formels, sur l’abstraction. Savoir ou non utiliser les maths, créer une séparation entre ceux qui savent s’adapter à des concepts formels et ceux qui ont d’autres modes de raisonnement. Cette sélection fondée sur l’abstraction produit des résultats d’une qualité incontestable. Nul ne va remettre en cause l’agilité intellectuelle et la capacité de modéliser de nos élèves d’écoles, plus ou moins grandes. Mais cela conduit aussi à une organisation de la société où presque toute la classe dirigeante est bâtie sur ce seul modèle. Il faut construire une société française dans laquelle le cheminement vers le pouvoir soit plus diversifié en terme de profils. Comme d’ailleurs partout dans le reste du monde.

La recherche permet justement à d’autres formes d’intelligence d’éclore.
La place que tient la recherche à l’Université, avec une autre approche de la connaissance et du monde, fait qu’on ouvre les portes à d’autres formes d’intelligence. Il ne s’agit pas de défendre un système, une institution, contre une autre. La réflexion que nous devons avoir est "Quelle société française voulons-nous construire pour le XXIème siècle ?". Si nous voulons que cette société bouge, nous devons valoriser d’autres qualités que les seules mises en exergue parce que j’appellerais la "voie royale". Les élèves de classes prépa doivent attendre deux ans, voire plus, pour accéder à la recherche alors qu’aux Etats-Unis tous les étudiants sont tout de suite au contact des chercheurs. La recherche c’est l’école de la vraie vie, l’apprentissage d’une vraie autonomie, de la prise de risques, d’un chemin qui passe par des échecs. Tout le contraire d’une carrière linéaire. C’est pour ça que je plaide pour que tout l’enseignement supérieur soit un peu plus imprégné de cet esprit de recherche.

Le problème, c’est aussi que les jeunes chercheurs, les jeunes doctorants, ne sont pas toujours bien considérés. Plus largement, qu’en est-il de la question de l’emploi des jeunes diplômés de l’université ?
Quand et comment acceptera-t-on qu’un docteur soit traité au moins à l’égal d’un ingénieur d’une très grande école ? Ils ont l’un et l’autre des qualités et des compétences, mais pas forcément les mêmes. Un docteur doit pouvoir valoriser son expérience dans le domaine de la recherche dans différentes activités socio-économiques. Un chercheur en histoire doit pouvoir être membre de l’état major d’une entreprise, avoir fait une recherche en sociologie doit vous ouvrir les portes des ressources humaines. C’est ce qu’il faut comprendre pour l’avenir de nos formations plutôt que de dire « nous devons avoir un dispositif de formation qui s’organise strictement en fonction de différentes catégories de métiers » d’une manière parfois un peu étroite. Par ailleurs, nous sommes en train de mettre en place dans toutes les universités des observatoires de l’insertion. Mais il faut du temps pour avoir des résultats valides. Connaître l’insertion à deux mois, six mois, dix-huit mois, surtout pour les diplômes précédant le master que nous n’avons jamais beaucoup suivis jusqu’ici, reste une tâche de longue haleine.

Ainsi, vous pensez pouvoir aller sur la voie des 50 % d’une classe d’âge au niveau licence que préconise le gouvernement ?
C’est pour cela que le vrai débat n’est pas sur la sélection ou non à l’entrée de l’Université. Il faut que nous arrivions à ouvrir beaucoup plus l’enseignement supérieur. Quelle idée réductrice que de commencer à dire aux jeunes qu’on va mettre des barrières. En revanche, il y a de vrais problèmes d’orientation, c’est incontestable.

L’orientation active est justement au centre du dispositif de réussite en licence. Mais que doivent devenir les étudiants auxquels vous déconseillez les filières générales de l’université alors que les places en BTS ou en DUT sont souvent "squattées" par des bacheliers généraux au détriment des bacheliers technologiques. Donner l’accès de droit dans les IUT à tous les bacheliers technologiques ayant une mention bien ou très bien est-ce suffisant ?
Dans les secteurs scientifiques oui parce que les IUT ont des places disponibles. En revanche dans le tertiaire, on a de vrais problèmes de rééquilibrage entre le rôle des BTS et des IUT tertiaires d’un côté, les facultés classiques (sociologie, psychologie, lettres, etc.) où on voit un afflux de jeunes qui ne sont pas nécessairement faits pour ce type d’études, simplement parce que l’accès est libre. On doit diversifier les voies d’accueil et renforcer encore les licences professionnelles.

Les étudiants sont friands de classements. Etes-vous favorable à des palmarès des universités ?
Tout dépend des éléments d’évaluation. Si la construction repose sur des éléments acceptés je n’y suis pas du tout opposé. On a un très bon exemple en Allemagne avec le Centrum für Hochschulentwicklung (CHE) qui publie d’ailleurs non pas un palmarès mais des groupes de valeur d’universités.

En fait, on entend toujours parler d’échec en 1ère année, mais jamais de réussite en master. Comment remédier à cet état de fait ?
Il faut communiquer, donner des exemples. Je n’ai pas de complexes par rapport aux masters que nous délivrons. On trouvera toujours une exception, tel le jeune diplômé en biologie qui s’entête à chercher un emploi dans un secteur très étroit de la biologie et qui échoue. Alors qu’en très grande majorité nos étudiants de masters trouvent des emplois. Les masters que nous délivrons sont de bonnes clés pour l’insertion professionnelle avec le bon dosage entre des connaissances suffisamment larges pour pouvoir rebondir tout au long de sa vie et des connaissances suffisamment précises pour intéresser un employeur. Ce qui est le défi de toute formation supérieure.

Propos recueillis par Olivier Rollot

Mini-bio
Jean-Pierre FINANCE
Président de la Conférence des présidents d'université depuis décembre 2006, agrégé de mathématiques, Professeur d’informatique, Jean-Pierre Finance est à la tête de l’université Henri-Poincaré Nancy-1 depuis 2004.