1. L’après-Charlie dans les amphis : ça débat !

L’après-Charlie dans les amphis : ça débat !

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Les étudiants de l'UNEF ont organisé une rencontre, avec notamment Shiam Assbague, Edwy Plenel et Benjamin Stora, sur les valeurs de la République, à l'université de Villetaneuse. // © Isabelle Dautresme
Les étudiants de l'UNEF ont organisé une rencontre, avec notamment Shiam Assbague, Edwy Plenel et Benjamin Stora, sur les valeurs de la République, à l'université de Villetaneuse. // © Isabelle Dautresme

Après les tragédies parisiennes de janvier 2015, les étudiants ont été nombreux à échanger dans les facs sur des questions comme "Où sont les limites de la satire ?", "Transmet-on encore les valeurs républicaines à l'école ?", "Qu'est-ce qu'un rite républicain ?"... Retour, un mois plus tard, sur quelques rencontres qui se sont déroulées dans les amphis.


Au lendemain des attentats contre "Charlie Hebdo" et l'Hyper Cacher, les étudiants et la communauté universitaire ont fortement exprimé leur émotion. Et après ? Durant le mois qui a suivi les événements de janvier, plusieurs universités ont souhaité ouvrir le débat avec leurs étudiants, tout en leur apportant différents éclairages. Laïcité, valeurs républicaines, religion, terrorisme... Les objets d'études pouvaient être nombreux. L'Etudiant a assisté à certaines de ces rencontres. Partout, un besoin d'échanger et de nombreuses questions, parfois restées sans réponse.

"Où s'arrête la satire ?"

À l'UPEC (université Paris-Est-Créteil), un juriste, un philosophe, un médecin et une professeure de sciences de l'information et de la communication ont échangé autour de la liberté d'expression avec étudiants et personnels, réunis dans un amphi à l'heure du déjeuner, dès le 20 janvier à l'initiative de la fac. C'est le volet juridique qui a concentré les questions des étudiants, pour la plupart en master. "Entre humour et apologie du terrorisme, à partir de quel moment la barrière est-elle franchie ?", "Est-ce que la loi fixe où commence la satire et où elle s'arrête ?" ont-ils demandé, faisant le parallèle avec les affaires touchant Dieudonné [ce dernier est notamment poursuivi pour apologie du terrorisme, NDLR].

Et, comme toujours en droit, au-delà des quelques définitions, l'explication "clé en main" n'existe pas. "Les juristes pratiquent en permanence les réponses à cette question, sourit Jean-Jacques Israël, professeur de droit public. Au travers du mécanisme de la qualification juridique, c'est-à-dire de l'application du droit à une situation donnée. Tout le monde sait ce qu'est tuer ou voler. Mais, concernant la satire, la diffamation, l'apologie au terrorisme... il y a une question d'appréciation. Et c'est le juge qui effectue ce travail, au quotidien." Un propos bien résumé par Abdallah, étudiant en L1 d'éco-gestion, qui a assisté à la conférence : "On voit qu'on essaie de résoudre un problème, mais qu'il n'y a pas de réponse claire. Il faut sans cesse réfléchir à l'intention qui se cache derrière chaque acte."

"Que doit faire l'État ?"

À l'IEP (institut d'études politiques) de Lille une semaine plus tard, l'échange sous forme de questions-réponses s'est quant à lui orienté fortement sur les différentes actions que devraient mener l'État. Dans cet établissement où la chose publique est centrale, un parterre de 250 étudiants est venu, en fin de journée, après les cours, discuter avec des maîtres de conférences en science politique. Au cœur des débats : le rôle de l'école. Avec son lot d'interrogations : transmet-on encore les valeurs républicaines à l'école ? Comment expliquer les incidents lors des minutes de silence ? Quid des cours d'ECJS (éducation civique, juridique et sociale) ?

"Comment en parler à ses futurs élèves ?"

Sur les bancs de l'université de Nanterre (Paris-Ouest-Nanterre-la-Défense), le sujet a pris une tout autre dimension avec les étudiants de l'ESPE (école supérieure du professorat et de l'éducation), confrontés directement à des élèves au cours de leurs stages. Ils étaient une trentaine d'étudiants en master MEEF (métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation), essentiellement du premier degré, à s'être déplacés mercredi 28 janvier pour participer à une conférence-débat sur "l'après 11 janvier 2015".

Les échanges ont tourné autour de la difficulté de transmettre des notions aussi complexes que la liberté d'expression ou que la tolérance à des jeunes. Pendant près de deux heures, un directeur d'école élémentaire a tenté de répondre aux questions des futurs enseignants. "La ministre parle de restaurer l'autorité des maîtres, mais comment faire quand la société y a renoncé ?", interroge un étudiant. "C'est quoi exactement un rite républicain ?", questionne un deuxième. "Comment parler de laïcité avec des enfants", s'inquiète un troisième. D'autres évoquent la difficulté du métier d'enseignant : "Tout cela exige du temps, donc des moyens", commente une jeune femme.

"Qu'est-ce que la République ?"

Pour parler de la République et de ses valeurs, le syndicat étudiant UNEF (Union nationale des étudiants de France) a convoqué des poids lourds, lundi 2 février en fin d'après-midi à l'université de Villetaneuse (Paris 13-Nord). Parmi les invités : Edwy Plenel, fondateur du site d'information Médiapart, Benjamin Stora, historien et spécialiste de la guerre d'Algérie et Shiam Assbague, porte-parole de l'association "Stop au contrôle au faciès". Étudiants et enseignants sont venus nombreux les écouter, visiblement très préoccupés par la montée du racisme.

"Quelles réponses apporter à une jeunesse qui se sent victime de discrimination au seul prétexte qu'elle porte un nom étranger ?", demande une étudiante. "Comment éviter l'amalgame ?", lance un autre. "Que faire, face à la montée du Front national, qui a beau jeu de récupérer le débat ?" a-t-on également entendu. Certaines personnes dans l'auditoire s'inquiètent des "mesures sécuritaires" prises par le gouvernement suite aux attentats du mois de janvier. "On ne s'attaque pas aux causes du problème", s'insurge une étudiante d'histoire quand une autre dénonce le projet de rendre le service civique obligatoire "et en plus non payé".

"Les institutions sont clairement défaillantes, surtout l'école", commente un jeune homme qui propose d'enseigner la philosophie dès le collège "pour lutter contre l'obscurantisme". À la tribune, les intervenants avancent des éléments de réponse. "On ne peut pas lutter contre le racisme si on ne connaît pas l'histoire et notamment l'histoire coloniale", commente Benjamin Stora. "Il faut expliquer la loi de 1905", martèle Edwy Plenel et de conclure sur l'importance de continuer de débattre.

À Marseille, l'hommage vidéo des étudiants en journalisme
À Aix-Marseille, l'université n'a pas organisé de débat spécifique après les attentats contre "Charlie Hebdo" et l'Hyper Cacher. Certaines composantes ont annoncé qu'elles allaient en mettre en place dans les mois à venir, préférant ne pas réagir à chaud et prendre du recul sur les événements.

En attendant, les étudiants de l'EJCAM (École de journalisme et de communication d'Aix-Marseille) ont voulu se mobiliser "en tant que citoyens", comme le dit Camille, en master 1 qui, comme la plupart de ses camarades, a couvert les deux marches marseillaises des 10 et 11 janvier 2015. L'étudiante leur a ensuite proposé, ainsi qu'aux personnels de l'école, de poser avec un objet symbolisant pour eux la liberté d'expression.

La séance photo a eu lieu le 15 janvier 2015. Beaucoup sont venus avec un stylo, un journal ou un micro, d'autres avec une carte de presse ou d'électeur, l'un d'eux a apporté un livre de Pierre Desproges... Les images ont ensuite été rassemblées dans une vidéo d'hommage aux victimes où ont été intercalées des citations sur la liberté d'expression, rappelant, après Jean Jaurès, que "le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire". "Notre projet était de ne pas se limiter à Charlie Hebdo, explique Camille. D'autant que celui-ci a toujours lutté contre l'institutionnalisation".

"Cela nous a permis de retrouver une énergie positive, se réjouit l'étudiante. "Après le choc et le silence du rassemblement sur le Vieux-Port, le projet ne s'est pas fait dans la tristesse au contraire, confirme Léa, également en M1. Et cela nous a confortés dans notre envie de faire du journalisme."


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- L’après-Charlie à Marseille. Des initiatives d'étudiants ou d'enseignants.
- L’après-Charlie à Lille. Les réponses de l’État en débat à Sciences po.
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