1. Poursuivre ses études après une licence pro : une bonne stratégie ?
Décryptage

Poursuivre ses études après une licence pro : une bonne stratégie ?

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20 % des titulaires de licences professionnelles poursuivent leurs études. Ces diplômes  calibrés à l’origine pour une entrée sur le marché du travail servent de plus en plus de tremplin vers un  bac+5. La stratégie est-elle profitable ?

Conçues il y a 10 ans avec un objectif d’insertion immédiate, les licences professionnelles ont fait la preuve de leur efficacité. Il en existe plus de 1.800 spécialités. Elles couvrent tous les secteurs de l’économie, et sont bien reconnues par les entreprises qui en sont parties prenantes, de la conception aux enseignements. Et elles affichent des taux d’emploi à la sortie de 75 à 95 % !

Conséquence : de plus en plus d’étudiants optent pour ce diplôme. Ils sont environ 40.000 étudiants en 2010. Mais, paradoxalement, ce diplôme calibré pour une entrée sur le marché du travail sert aussi de plus en plus de tremplin vers un master professionnel, une école d’ingénieurs ou une école de commerce. À tort ou à raison.

20 % de poursuites d’études… un chiffre qui agace !

 
Selon la dernière enquête en date (publiée en octobre 2009 par le Cereq et qui concernait les diplômés de 2007), environ 20 % des diplômés de licences pro poursuivent leurs études : 5 % sur une année supplémentaire, 9 % sur 2 ans et 6 % sur 3 ans. Pas de chiffres plus récents connus à l’échelle de toutes les licences.

Seulement, à entendre les responsables de ces formations, la tendance se confirme, notamment dans les spécialités tertiaires. D’autant plus que rien ne l’interdit. De quoi agacer le président du comité de suivi de la licence professionnelle, Gilles Raby : "La licence professionnelle a été créée pour insérer des jeunes qui n’avaient pas de diplômes adaptés aux besoins des entreprises.

Elle n’a pas vocation à poursuivre des études". Et d’ajouter, un rien menaçant : "Si certaines licences affichent des taux de poursuites trop élevés par rapport à l’insertion, il y a un risque de non-renouvellement de ces diplômes qui sont détournés de leur vocation."

Retarder l’entrée dans la vie active…

 
Alors pourquoi cette inflation de poursuites d’études ? "Dans la plupart des cas, estime Jean-Yves Croizé, responsable de la licence pro Communication et médias à l’université de Cergy-Pontoise, c’est la peur de rentrer dans l’entreprise".

Pour cet enseignant qui a vu, l’an passé, 3 de ses étudiants partir en master plutôt que d’accepter des postes en CDI (contrat à durée indéterminée), "ce sont souvent les parents qui poussent à poursuivre vers un diplôme à bac+5". En plus, "certains responsables de masters cherchent à recruter des diplômés de licences pour remplir leurs classes…"

…ou se mettre à l’abri d’un marché de l’emploi incertain

 

Même constat pour Maguy Perrin, responsable de la licence pro Management des organisations à l’IUT de Sceaux de l’université Paris 11 : "Au moment des inscriptions en début d’année, nous les dissuadons de poursuivre. Mais certains étudiants estiment que leur employabilité sera meilleure à bac+5."

Crise oblige, même si ce diplôme est censé assurer une bonne insertion, l’état actuel du marché de l’emploi incite souvent à poursuivre. En attendant la reprise ou… un "meilleur" poste. "Quelques étudiants préfèrent aller jusqu’à bac+5 en espérant décrocher directement un poste de chef de projets en multimédia, note Jean-Yves Croizé. Or, il vaut parfois mieux rentrer à un poste de développeur, très recherché, pour monter ensuite dans la hiérarchie au fil de l’expérience acquise en entreprise".

L’effet "ouvre-boite" de la licence pro

 
La situation du marché de l’emploi n’explique pas tout. "La plupart de nos élèves viennent de BTS (brevet de technicien supérieur) ou de DUT (diplôme universitaire de technologie) en logistique pour acquérir en licence pro une double compétence en informatique. Avec l’intention de s’insérer après, note par exemple Laurent Deroussi, responsable de la licence professionnelle Logistique et Informatique à l’IUT de Montluçon. 


Mais en découvrant l’informatique, certains étudiants prennent tellement goût à la discipline qu’ils veulent aller plus loin." Dans son UFR de géographie, Rémy Rouault, professeur à l’université de Caen, fait le même constat : "C’est en licence pro que certains étudiants découvrent les études universitaires, et un intérêt inédit pour une matière. C’est un effet déclencheur ou un effet "ouvre-boîte" sur de nouveaux horizons de métiers, donc de formations."

Une opportunité pour se réorienter ou doper son cursus

 

Et comme la licence pro redonne goût aux études longues, ce diplôme sert aussi de levier à certains étudiants pour changer d’orientation. "Même si on les prévient qu’en choisissant la licence professionnelle, ils se coupent du master, on voit des étudiants venant d’un L2 en sociologie, passer par une licence pro en géographie, pour ensuite se réorienter et poursuivre vers un master, note Rémy Rouault, qui estime que "ces stratégies d’adaptation répondent au manque de passerelles d’une discipline à l’autre."

Par ailleurs, nombre d’écoles, notamment en management, ouvrent leurs portes aux licences pro. "Ces étudiants recherchent soit à approfondir leur spécialité, soit à s’ouvrir sur une formation généraliste, souligne Bernard Belletante, directeur général d’Euromed Marseille. Et dans tous les cas, ils réussissent d’autant mieux qu’ils ont fait le choix d’avancer dans leur études pas à pas, avec toujours le souci de se professionnaliser".

Réservé aux bons élèves de licences 

 

Alors faut-il ou non poursuivre ? Tout dépend du niveau acquis en licence et des motivations pour un projet différé d’insertion professionnelle. "Mieux vaut avoir une bonne capacité à conceptualiser et être capable de construire des savoirs par soi-même, note Rémi Rouault, qui estime que les étudiants avec un niveau trop juste en licence risquent de d'échouer en master. Et comme la licence pro redonne goût aux études longues, ce diplôme sert aussi de levier à certains étudiants pour changer d’orientation. "Même si on les prévient qu’en choisissant la licence professionnelle, ils se coupent du master, on voit des étudiants venant d’un L2 en sociologie, passer par une licence pro en géographie, pour ensuite se réorienter et poursuivre vers un master, note Rémy Rouault, qui estime que "ces stratégies d’adaptation répondent au manque de passerelles d’une discipline à l’autre."


"Chaque année, nous encourageons 2 ou 3 élèves à poursuivre parce qu’ils ont de bons résultats dans les matières théoriques. Ce sont des étudiants qui se révèlent, et qui ont la capacité d’intégrer une école d’ingénieurs", souligne Laurent Deroussi. Et même Gilles Raby concède quelques exceptions à la règle : "Pour des étudiants brillants, il n’y a pas de raison de les empêcher de poursuivre.

Mais cela doit rester très exceptionnel." Et pour ceux qui choisissent la voie plus classique de l’insertion immédiate après la licence pro, il sera toujours temps de reprendre une formation après quelques années d’expérience en entreprise.