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Décryptage

Études de santé : sexisme, la plaie des étudiants en médecine

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8,6 % des étudiants se disent victimes de harcèlement. // © plainpicture/Westend61/Sigrid Gombert
8,6 % des étudiants se disent victimes de harcèlement. // © plainpicture/Westend61/Sigrid Gombert

Sexisme quotidien, harcèlement sexuel, l’externat et l’internat de médecine peuvent être gangrénés par ces maux. Pour la première fois, une enquête nationale, réalisée par l’ISNI (Intersyndicale nationale des internes), révèle l’ampleur du phénomène. Alarmant.

Réalisée auprès des internes en médecine (troisième cycle) sur l’ensemble de leur cursus, l'enquête nationale de l’ISNI (Intersyndicale nationale des internes) publiée le 16 novembre 2017 a collecté près de 3.000 réponses. Les questions posées aux étudiants distinguent le sexisme quotidien ou ordinaire (blagues, remarques à connotation sexuelle) du harcèlement (gestes, violences sexuelles).

"La frontière entre ces deux types de sexisme est ténue, surtout lorsque les faits sont répétés", précise Alizée Porto, interne en chirurgie et vice-présidente en charge du droit des femmes à l’ISNI.

8,6 % des étudiants victimes de harcèlement

Les chiffres font froid dans le dos. Pas moins de 8,6 % des étudiants sont victimes de harcèlement sexuel, un délit puni par la loi. Dans la moitié des cas, il se manifeste par des gestes non désirés (contacts au niveau des épaules ou des bras, par exemple). Dans l’autre moitié des cas, il s’agit, dans l’ordre décroissant, de contacts physiques non désirés (poitrine, fesses, cuisses), de demandes insistantes de relation sexuelle, de chantages à connotation sexuelle et de simulations d’acte sexuel.

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Les supérieurs hiérarchiques, et notamment les chefs de service, se rendent le plus souvent coupables de harcèlement. "Difficile de dénoncer celui ou celle qui vous forme et envers qui vous devez vous montrer reconnaissant (le fameux compagnonnage), qui valide votre stage, et avec qui vous avec vécu des moments forts comme une fin de vie par exemple", constate la vice-présidente de l’ISNI.

"C’est de l’humour"

Le sexisme quotidien est quant à lui généralisé, puisque 88,4 % des internes se déclarent témoins de blagues sexistes. Le bloc opératoire, qui compte une majorité de chirurgiens hommes, est la structure la plus exposée (24,8 % des cas), suivie de près par les temps de visite hospitalière (en équipe auprès de chaque patient, 22,2 % des cas).

Le sexisme quotidien est moins présent au sein des facultés (8,4 % des cas). Sans surprise, le phénomène touche très majoritairement la gente féminine. 60,8 % des femmes sont victimes de sexisme quotidien, contre 7,2 % "seulement" des hommes.

Les patients participent parfois au sexisme ordinaire. Lorsqu’une interne entre dans la chambre d’un patient, elle est dans 71,5 % des cas identifiée comme infirmière. Après s’être présentée comme interne, le patient va demander à voir le médecin dans 60,6 % des cas (contre 7,1 % face à un interne).

Bouches cousues

Les victimes de harcèlement sont peu nombreuses à verbaliser les actes subis (28,8 %) et à engager des procédures juridiques (0,15 %). Les témoignages recueillis par l’ISNI viennent largement corroborer ces chiffres. Comme celui de cette étudiante en stage dans le cabinet d’un médecin généraliste, qui raconte pour la première fois les avances, les récits pornographiques et les infatigables tentatives (étreintes, caresses, baisers) de son maître de stage. Le harcèlement ne frappe pas uniquement l’hôpital.

L’enquête révèle des réalités pour le moins étonnantes. En effet, 34 % des étudiants sont confrontés au harcèlement, mais ne le qualifient pas comme tel (39 % pour le sexisme quotidien). "Ce chiffre est pour moi l’un des plus inquiétants, confie Alizée Porto. À l’université comme à l’hôpital, il y a une telle banalisation des pratiques sexistes que certains étudiants n’ont même pas conscience d’être victime d’actes délictuels".

Une banalisation qui, selon l’ISNI, a au moins deux causes : l’absence totale d’information, de dialogue et de prévention concernant le sexisme au cours des études de médecine, ainsi que linvocation systématique de l’humour de la part des celles et ceux qui se rendent coupables de sexisme.

Symptômes et remèdes

Le sexisme n’est pas sans conséquences sur l’état de santé (stress, anxiété, dépression), les choix de spécialité (une femme ne fait pas chirurgie, un homme ne choisit pas sage-femme) et de carrière des carabins.

Pour lutter contre les tabous, l’autocensure, les inégalités et le plafond de verre qui empêchent les femmes d’accéder aux postes à responsabilités, l’ISNI formule plusieurs propositions. "La première chose à faire, c’est de parler ouvertement et collectivement du sexisme. Pourquoi ne pas mettre en place, en première ou deuxième année, des cours d’information et de prévention ?", suggère Alizée Porto. Chaque étudiant pourrait également être conseillé et écouté par un mentor, un enseignant ou un praticien extérieur. L’ISNI souhaite des mesures rapides et concrètes.

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