Etudiants en santé : cinq ans de dialogue avorté avec le gouvernement, et maintenant ?

Par Pauline Bluteau, publié le 26 Avril 2022
8 min

Après deux ans de crise sanitaire, plusieurs mobilisations et un Ségur, force est de constater que les étudiants en santé n'ont pas vraiment été la priorité de la start-up nation impulsée en 2017 par le gouvernement. Cinq ans plus tard, les revendications pour les formations en santé n'ont pas changé, faute d'écoute et de réelle volonté politique, selon les associations étudiantes. Le point sur les attentes des étudiants en santé en ce début de second mandat du président Macron.

Pendant cinq ans, ils ont été reçus, sollicités, interpellés, tantôt par le cabinet de Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur ou par celui d'Agnès Buzyn puis Olivier Véran, ministres de la Santé.

Ils, ce sont les membres des différentes associations étudiantes en santé : l'ANEMF (étudiants en médecine), l'ANEPF (étudiants en pharmacie), l'ANESF (étudiants en maïeutique), la FNESI (étudiants en sciences infirmières) ou encore l'ISNI (intersyndicale des internes en médecine).

À l'occasion de la présidentielle 2022, des étudiants en santé ont accepté de revenir sur ces dialogues de sourd et leurs attentes alors que s'ouvre une nouvelle présidence en France.

La nécessité de s'appuyer sur les associations d'étudiants en santé

D'emblée, tous l'affirment : la voix des associations étudiantes compte. Si présidents et vice-présidents peuvent murmurer à l'oreille des ministres, ils le font par l'intermédiaire des cabinets. Les rencontres sont fréquentes – en moyenne, une fois par mois -, afin de faire le point sur des sujets du moment. "Nous n'avons aucun souci particulier avec les ministères, ils ont toujours répondu à nos sollicitations", affirme Laura Faucher, présidente 2021–2022 de l'ANESF.

Et pour cause, toutes ces associations ou intersyndicale sont membres du réseau de la Fage, la fédération des associations générales étudiantes. "Les études de santé ont toujours été un sujet essentiel, nous avons d'ailleurs porté notre voix lors de la mise en place de la réforme PASS/L.AS, souligne Orlane François, présidente de la Fage de 2018 à 2020. Les ministères ont bien conscience qu'il faut traiter avec nous, c'est une plus-value pour eux et en tant que première organisation étudiante, ils ne peuvent pas ne pas nous consulter."

Lire aussi

Faire entendre sa voix sur fond de crise sanitaire

Car ces rencontres sont aussi l'occasion pour les associations étudiantes de faire remonter des problématiques qu'ils observent au local ou sur les réseaux sociaux. À la FNESI, il a tout de même fallu attendre la crise sanitaire pour que les représentants des étudiants en soins infirmiers soient considérés par les cabinets ministériels.

"Les liens n'ont pas toujours été égaux, il n'y a que depuis 2019–2020 que la FNESI est conviée aux réunions, confirme Thomas Hostettler, secrétaire général 2020–2021. Il y a eu un déclic avec la crise sanitaire. Même s'il y a beaucoup de personnes venant du milieu de la santé dans le ministère, ils n'avaient pas forcément la vision de nos difficultés actuelles. Ce sont les médias qui ont mis cela en lumière, on a parlé de la place des infirmiers, des situations catastrophiques et on a ensuite eu plus de retours."

La FNESI en a alors profité pour faire passer ses messages autour de l'encadrement de la mobilisation des étudiants pendant la crise sanitaire, la reconnaissance de leur filière, l'universitarisation de la formation ou l'augmentation des indemnités de stage.

Lire aussi

Malgré les crises, des revendications au point mort pour les étudiants en santé

Mais cela n'a pas été le cas de toutes les associations étudiantes. Orlane François estime qu'il y a eu "plus de crispations que de belles victoires". Selon l'ancienne présidente de la Fage, "les échanges ont été très compliqués avec les ministères".

Même constat de la part de Justin Breysse, président de l'ISNI de 2019 à 2020, un mandat marqué par le début de la crise sanitaire et du Ségur de la santé, "une année de combat du début à la fin", décrit-il. "Nos rapports étaient conflictuels, sourds aux revendications. Nous avons fait deux grèves mais aucun signe en faveur des internes même pendant le Ségur", regrette l'ancien représentant de l'intersyndicale.

Parmi les points de tension : le respect légal du temps de travail des internes, fixé à 48 heures maximum par semaine alors que les internes en font des dizaines supplémentaires. Une revendication qui date des années 1970 et qui ne semble pas prête d'être abolie. "Nous avons saisi le Conseil d'Etat en 2020. Je pense que l'on va gagner mais ça prend du temps." Selon Justin Breysse, les arguments soutenus pas le gouvernement ne tiennent pas. "Il y a une croyance selon laquelle l'encadrement va augmenter le déficit de personnel à l'hôpital alors qu'en réalité, tout dépend de l'organisation du service. C'est un fantasme, les internes continueront de travailler."

Lire aussi

Toujours les mêmes attentes pour améliorer les conditions d'études en santé

À l'occasion de l'élection présidentielle, la plupart des associations étudiantes ont donc publié leur livre blanc : une liste de propositions visant à améliorer le système de santé français, les conditions de formation des étudiants, leur bien-être… On y retrouve un besoin d'interprofessionnalité, de réformer les études de santé pour mettre en avant les compétences, l'accès à des indemnités de transport ou d'hébergement lors des stages dans les territoires éloignés, l'accès aux bourses du Crous…

Autant de revendications qui restent les mêmes d'année en année. "C'est une question de volonté du gouvernement, lâche Sébastien Villard, vice-président à l'ANEMF 2019–2020. On est entendu mais pas écouté, lorsque l'on porte toujours la même revendication c'est qu'il y a un manque de reconnaissance. Après le Ségur, les revendications sur les conditions de vie ou la pédagogie ont été oubliées, c'est toujours sclérosé. Et même quand on fait des réformes, les textes de loi ne sortent pas…"

Un constat visible du côté des étudiantes en maïeutique (majoritairement des femmes). Malgré leurs nombreuses mobilisations, le bilan reste mitigé. "Le lancement de la sixième année d'études, c'est LA victoire de l'année. Mais sur l'intégration universitaire, c'est au point mort…", regrette Laura Faucher.

Une déception qui se lit aussi au niveau national, deux ans après la fin de son mandat, Orlane François semble avoir pris du recul sur sa présidence : "Les revendications ne sont pas prises en compte pour des raisons budgétaires, mais aussi sur des accords de fond sur la politique que l'on a envie de mener."

Lire aussi

Un nouveau gouvernement et de nouvelles perspectives pour les étudiants en santé

En cinq ans, de nouvelles revendications ont tout de même fait surface chez les étudiants en santé notamment pour accélérer la transition écologique ou pour mettre en place un système de santé numérique. Avec la crise sanitaire, le sujet de la précarité et de la santé mentale des étudiants a particulièrement été abordé. De même que la prévention autour de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. "Ces problématiques ont explosé, elles sont prises en compte mais il faut encore redoubler d'efforts. Il est temps qu'il y ait des actes", plaide Théo Vitrolles, porte-parole de l'ANEPF.

Pour les représentants des étudiants en pharmacie comme pour les autres associations, le chemin semble encore long. Tous puisent leur force dans la solidité de leurs bureaux qui, malgré les changements d'élus, peuvent porter les dossiers sur le long terme. "Il y a des victoires que l'on peut attribuer à plusieurs mandats. En tout cas, on peut être fier car à notre échelle, on a déjà agi", conclut Théo Vitrolles qui, comme tous les autres, terminera son mandat en juillet prochain.

La passation est même déjà en cours, les nouveaux bureaux des représentants des étudiants en santé se tiennent prêts à échanger avec leurs deux futurs ministres de tutelle, pas encore nommés…

Articles les plus lus

A la Une Médecine Santé

Partagez cet article sur les réseaux sociaux !