Faire médecine en Roumanie : "Je suis venu ici poursuivre mon rêve" (Fabien, étudiant français)

Par Charlie Dupiot, publié le 01 Octobre 2014
8 min

Après avoir échoué aux concours de PACES (première année commune aux études de santé), de plus en plus d’étudiants français décident de tenter le tout pour le tout dans des facultés roumaines, comme celle de Cluj-Napoca, au nord du pays. Comment s’effectue la sélection ? Comment se déroule leur formation loin de la France ? Quels sont leurs résultats à l’ECN (examen classant national) à leur retour dans l’Hexagone ? Reportage sur le campus de Cluj-Napoca et enquête sur leur devenir en France.

Vincent, Fabien, Marion, ou encore Pauline, ont décidé de s’exiler pendant plusieurs années en Roumanie pour réaliser leur rêve : devenir médecin ou dentiste… sans avoir réussi le difficile concours de PACES (première année commune aux études de santé). Là-bas, le recrutement des étudiants se fait sur dossier et moyennant finances. Un choix qu’ils assument, refusant qu’on remette en cause le niveau de leur formation.

Une dernière chance pour des étudiants français

Vincent, étudiant français en cinquième année de médecine générale à Cluj, en Roumanie, sort de son stage en chirurgie pédiatrique avant de filer à son cours théorique. Ce matin, il a appris à diagnostiquer une tumeur sur un enfant, assisté d’un professeur donnant des explications en roumain. L’étudiant sait se débrouiller dans la langue de ce pays où il vit depuis 5 ans. Ici, il l’admet : “C’était une deuxième chance qui s’offrait à moi.” En France, il avait tenté la PACES deux fois, sans succès.

Vincent fait partie de la première promotion de Français venus en nombre dans l’université de la deuxième ville universitaire de Roumanie, après l’ouverture d’une filière médecine francophone en 2000. Ici, les étudiants ne sont pas sélectionnés sur concours, comme en France, mais sur dossier.

Depuis l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne en 2007 et la reconnaissance de l’équivalence des diplômes, les étudiants français ont le droit de venir se former dans le pays, puis de revenir exercer en France. Ils peuvent même rentrer après leurs 6 années à Cluj pour passer l’ECN (examen classant national) et poursuivre leur formation en tant qu’interne.

En 2013-2014, 814 étudiants français étaient inscrits à l’université de Cluj, majoritairement en médecine générale, mais aussi de plus en plus en médecine dentaire ou en pharmacie. La plupart ont échoué deux fois au concours de PACES (première année commune aux études de santé) en France. Mais l’exil en Roumanie n’est pas si facile… “C’est un gros sacrifice de venir ici : on s’éloigne de ses amis, de sa famille, on met un peu de côté la vie qu’on avait en France, admet Vincent. 6 ans, c’est quand même long. Mais à la fin, on a un métier qui vaut cent fois le coup.”

Ce sont ses parents qui paient ses frais de scolarité : 5.000 € par an. “Quand j’ai annoncé ma décision de partir à mon père, médecin ORL [oto-rhino-laryngologiste], il m’a dit de foncer.” Son projet ? S’installer au Lavandou (83), où il a grandi, comme médecin généraliste.

Un enseignement pratique plus rapide

Fabien, originaire de Montpellier, a lui aussi échoué deux fois au concours de PACES, finissant 800e sur 2.200 la première fois et 690e sur 2.360 la seconde [le numerus clausus tourne autour de 200 à Montpellier, NDLR]. “Je suis venu ici poursuivre mon rêve. C’est une opportunité connue dans les facultés de médecine en France. Surtout que désormais il est difficile d’être accepté en Belgique [depuis septembre 2012, les universités de médecine belges francophones, sans concours d’entrée, ont instauré des quotas (30 %) pour les étudiants étrangers, NDLR].”

Fabien en 1re année de médecine générale à l'université de Cluj-Napoca, en Roumanie // © Charlie Dupiot

Fabien, en première année de médecine générale, s'apprête à passer un examen d'anatomie. // © Charlie Dupiot

Pour lui non plus, la décision n’a pas été simple à prendre. “On change de pays, avec une nouvelle langue, un climat différent. Heureusement, la cohésion entre les étudiants français est telle qu’on se reconstruit une famille.” L’étudiant, qui rêve d’être psychiatre, vante l’enseignement dispensé en Roumanie, “plus humain” et “tourné vers le patient”.

La formation en Roumanie est équivalente à celle en France à cela près qu’à Cluj, on pratique plus tôt et plus vite. Dès les premiers travaux pratiques d’anatomie en première année, par exemple, les étudiants pratiquent des dissections. En France, il faut au moins attendre la deuxième ou troisième année selon les facultés. Certes, les hôpitaux de la ville comptent moins d’appareils d’IRM (imagerie par résonance magnétique) que ceux des grandes villes en France. La médecine enseignée est plus traditionnelle et centrée sur la sémiologie, l’étude des symptômes, l’interrogatoire du patient en vue aboutir au diagnostic.

Autre différence par rapport au cursus français : à Cluj, dès la première année, les étudiants ont deux heures de cours de roumain par semaine. Car il faut communiquer avec les patients lors des stages à l’hôpital qui commencent dès la troisième année. Fabien dit s’être habitué à l’accent parfois prononcé de ses professeurs, tous francophones. “La première semaine, c’était difficile, admet-il. Mais cela donne du charme aux études ici.”

Une formation assumée

Certains Français, minoritaires, viennent à Cluj directement après leur baccalauréat.C’est le cas de Pauline, 21 ans, étudiante de 3e année en dentaire. “N’ayant jamais été bonne élève, je n’ai pas réussi à aller en section S au lycée. Après mon bac ES, il aurait fallu que je fasse deux ans de prépa pour me remettre à niveau avant d’entrer en médecine. C’était long et sans aucune garantie.” À la fin de ses six années passées en Roumanie, elle entend bien revenir ouvrir un cabinet dentaire à Paris.

Quant à Johanne, en 1re année de pharmacie après avoir tenté deux fois le concours en France, elle dit être “venue prendre sa revanche”. “On nous barre la route de quelque chose qu’on a toujours voulu faire. Et aucun de mes patients ne me demandera où j’ai été formée, assure-t-elle.

Comme elle, la plupart de ces étudiants exilés en Roumanie ne cacheront pas leur formation. D’ailleurs, certains en sont fiers, comme Marion, en 3e année de dentaire : “Si l’on posait, dans un amphithéâtre de médecine, la question “Êtes-vous prêts à partir en Roumanie là, tout de suite, à vous détacher de votre famille ?”, je ne suis pas sûre que beaucoup répondraient par l’affirmative. Être partis montre que nous sommes peut-être plus motivés à devenir des dentistes et des médecins”, n’hésite-t-elle pas à lancer.

Le retour ne l’effraie donc pas, tout comme Pierre, actuellement en 4e année, qui commence déjà à préparer l’ECN, à l’aide de conférences en ligne et de livres apportés dans ses bagages. “Les professionnels rencontrés lors de mes stages en France, chaque été, ont toujours eu des retours positifs sur moi. Quand ils constatent qu’on est volontaire et qu’on a des connaissances, ils nous donnent des responsabilités. J’espère avoir un bon classement à l’ECN. C’est là que je ferai mes preuves.”

Comment les étudiants français sont-ils sélectionnés ?

Les étudiants roumains accèdent à l’“université de médecine et de pharmacie de Cluj-Napoca, reconnue comme la meilleure de Roumanie, par un examen d’admission. Pour les filières anglophone et francophone, les étudiants sont sélectionnés sur dossier. Celui-ci comprend les notes du bac, les notes de première et de terminale (notamment en biologie et en physique-chimie, même si le bac S n’est pas obligatoire), les résultats de PACES si l’étudiant a tenté le concours en France, une lettre de recommandation (d’un professeur ou d’un maître de stage), ainsi qu’un CV. Le jury prête particulièrement attention aux activités extrascolaires, notamment associatives, aux expériences professionnelles dans des domaines proches de la médecine ou à l’étranger.
Ces dernières années, avec l’explosion du nombre de candidatures, l’admission est devenue plus sélective en filière francophone : 1 étudiant sur 4 en moyenne est accepté. Certains Français se tournent donc directement vers la filière anglophone également proposée par l’université, moins demandée. D’autres partent à Lasi, une seconde université de médecine, qui propose une filière francophone.

Découvrez les autres voies pour contourner la PACES dans notre dossier Faire médecine sans passer par la PACES.

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"Réussir ses études de santé", par Ludivine Coste.

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