Violences sexuelles : les étudiants en pharmacie sous le poids des traditions sexistes

Par Pauline Bluteau, publié le 02 Février 2022
7 min

Pour la première fois, l'association des étudiants en pharmacie (ANEPF) publie une enquête sur les violences sexistes et sexuelles. Sans surprise, les remarques, agissements, harcèlements ou agressions sexistes et sexuelles concernent bien plus de futurs pharmaciens qu'on ne le pense.

Ce sont des paroles entendues à longueur de journée, des gestes déplacés qui deviennent la normalité ou des consentements qui ne sont pas respectés. Autant de comportements qui doivent être pointés du doigt selon l'ANEPF (Association nationale des étudiants en pharmacie de France) qui réalise pour la première fois une enquête sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) pendant les études de pharmacie.

"Pour agir, il faut d'abord faire un état des lieux, c'était nécessaire, nous n'avions aucune donnée à ce sujet", explique Théo Vitrolles, porte-parole de l'ANEPF et également étudiant en cinquième année de pharmacie à Montpellier.

Si les résultats ne sont malheureusement pas tellement surprenants, les témoignages sont édifiants. "Nous n'avons pas été surpris par ces chiffres, nous nous y attendions. Et c'est finalement ce qui nous choque le plus, que l'on en vienne à banaliser ces violences", poursuit le jeune homme.

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La moitié des étudiants en pharmacie victimes de violences sexistes et sexuelles

C'est un sujet qui concerne tout le monde, les étudiants en pharmacie sont loin d'échapper à la règle. D'après l'enquête de l'ANEPF, publiée ce mercredi 2 février, un étudiant sur deux a déjà fait l'objet de remarques sexistes au sein du milieu universitaire. Et cela ne s'arrête pas là, 41,7% des élèves en pharmacie déclarent avoir déjà subi un harcèlement sexuel. Enfin, un étudiant sur quatre a déjà été agressé sexuellement.

Ces chiffres sont encore plus importants chez les étudiantes, premières concernées par ces agissements. L'enquête révèle également que dans 83 à 90% des cas, les auteurs ne sont autres que les étudiants eux-mêmes. Une jeune femme l'écrit, ces comportements se répètent "tout le temps de la part des autres étudiants, c'est la norme. On s'y habitue… et on est obligé d'en 'rigoler'. Beaucoup de remarques dégradantes sur le physique des filles et leur vie sexuelle".

Plusieurs témoignages viennent appuyer ces chiffres : "Plusieurs mains/claques aux fesses et baisers volés par de nombreux mecs au cours des différentes soirées pharma", relate une étudiante. "Pendant que je dormais, un autre étudiant est venu m'embrasser et m'a agrippé très fort les seins directement sous mon t-shirt, ça m'a réveillé, j'ai demandé à ce qu'il arrête, il a continué… Il a essayé de mettre sa main dans ma culotte, je l'ai empêché… il a continué d'insister plusieurs fois toute la nuit… je ne me rappelle pas de toute la nuit", résume une autre.

En effet, les victimes le confirment, 85% des violences se déroulent lors de soirées ou d'événements d'étudiants en pharmacie, 15% au sein de la faculté. "On a remarqué que même si les chiffres prouvent que les auteurs sont des étudiants, les témoignages relatent plutôt des faits où les auteurs sont plutôt des enseignants. Ce manque de détails montre qu'il y a une banalisation, c'est tellement quotidien, ancré, que ce n'est pas la peine de l'écrire", argumente Théo Vitrolles.

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L'esprit carabin bien présent dans les études de pharmacie

Pour l'association étudiante, les causes de ces comportements sont multifactorielles. Même si le poids des traditions joue a priori un rôle fondamental. "On le voit, ces traditions sont appréciées mais elles peuvent blesser et tout le monde ne les acceptent pas", concède le porte-parole. Ces traditions, bien connues dans les études de santé, s'apparentent à des chansons paillardes, à des défis, "dont certains sont intimement liés à la sexualité et au sexisme".

Près de 23% des étudiants interrogés pensent que le contexte des études de pharmacie est sexiste. Et les témoignages abondent aussi en ce sens : "Tout aussi dégradant que dans les études de médecine", "comme toutes les études de santé qui revendiquent en général un rapport au corps particulier", "il y a un certain contexte un peu 'carabin' qui se veut bon enfant mais qui possède des héritages sexistes et autres", peut-on lire dans l’enquête. "C'est compliqué de l'interdire, cela prendra du temps mais c'est nécessaire", estime Théo Vitrolles.

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D'autant que les VSS ne s'arrêtent pas aux portes de l'université. Au contraire, pendant leurs stages à l'hôpital et même en officine, les étudiants peuvent être victimes de ces comportements déplacés, comme en attestent certains : "Job en officine. Le conseil en été était de porter des décolletés pour attirer les clients", "on m'a conseillé de faire officine pour faire du mi-temps parce que la place de la femme c'est à la maison", "remarques d'un patient au comptoir de la pharmacie sur l'évidence de ma connaissance de nombreuses pratiques sexuelles et supposition sur ma vie sexuelle selon lui très active."

Si les auteurs sont majoritairement des patients, les responsables hiérarchiques, voire les médecins et les internes sont aussi pointés du doigt. Là encore, les étudiantes sont davantage concernées. "On savait que l'hôpital était gangrené mais on a été très surpris pour les officines…", déplore le représentant de l'ANEPF.

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Sensibiliser pour mieux accompagner les signalements

Au-delà du contexte des études ou du milieu professionnel, c'est plus généralement le manque de sensibilisation qui est mis en cause. Seuls 6% des étudiants ont signalé les agissements sexistes, 25% les agressions sexuelles mais plus des trois quarts estiment que cela s'avère inutile. Pourtant, tous ces comportements ont un impact sur la vie quotidienne, notamment sur la hausse de la consommation de drogues, alcool, tabac ou médicaments. Certaines personnes préfèrent aussi arrêter leurs études de pharmacie.

"On s'est rendu compte que les gens avaient parfois des vécus très similaires. Mais avant l'enquête, certains n'avaient pas non plus pris conscience de ce qu'ils avaient subi. C'est aussi le but de cette enquête, faire passer le message car on ne nous en parle pas à la fac", assure Théo Vitrolles.

À l'ANEPF, plusieurs propositions sont sur la table : mettre en place des sessions de formation obligatoires pour accompagner les étudiants, encourager les groupes de parole, désigner des référents-étudiants, instaurer des temps de sensibilisation, y compris pour les maitres de stage…

Dans l'ensemble, l'objectif va être d'améliorer la communication sur les dispositifs d'accompagnement et de signalement. "Faciliter les signalements, ça passe d'abord par de la sensibilisation, pour qu'ensuite ces signalements soient mieux compris, mieux considérés. On veut des sanctions pour les auteurs de ces violences mais il faut d'abord axer sur l'écoute", conclut l'étudiant.

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