En entretien, un ingénieur analyse ses premières expériences professionnelles

Par Dominique Perez, publié le 16 Septembre 2016
15 min

C'est le cœur de votre échange avec un recruteur : comment évoquer votre expérience, présenter vos postes précédents ? Voici un exemple commenté de questions et de réponses extraites d'un véritable entretien d’embauche* et retranscrites dans l'ouvrage “Le Guide du CV, de la lettre de motivation et de l'entretien d'embauche” de Dominique Perez, spécialiste du recrutement.

L'entretien sur l'enchaînement des expériences professionnelles pour cet ingénieur encore débutant, candidat à un poste de chef de projet, est très approfondi. Il avait su convaincre et être embauché à l'issue d'un stage.

Le premier poste du candidat, décroché après son stage

Le recruteur – Bon, on vous propose… un CDD, un CDI ? Comment ça se présente ?
Le candidat – C'est un CDI.
Le recruteur – Et vous entrez au service “industrialisation” ?
Le candidat – Oui, tout à fait.
Le recruteur – Sur la partie découpe ?
Le candidat – Oui.
Le recruteur – C'est un service de combien de personnes ?
Le candidat – C'est un service de 19 personnes.
Le recruteur – Et on vous confie plus particulièrement quelque chose ?
Le candidat – Oui, on me confie les programmes de réduction des coûts, certains développements process et puis surtout le suivi de la sous-traitance et des transferts avec l'étranger. Donc plusieurs casquettes. Sur la réduction de coûts, j'ai un travail en collaboration étroite avec les achats […]. Les développements process, ce sont des développements de nouvelles entités telles que […]. Le suivi de la sous-traitance et des transferts, surtout en interne, en particulier avec l'Allemagne, mais aussi avec d'autres sites, comme l'Irlande ou l'Italie.
Le recruteur – Donc là, vous avez eu de bons résultats par rapport à cette mission ?
Le candidat – Très positifs. D'ailleurs, on m'a fait une proposition pour évoluer […] mais je ne peux pas entrer dans les détails parce que ce sont des choses confidentielles. En encadrement des projeteurs et transferts de process, ça s'est très bien passé en termes de qualité et de coûts, donc le bilan est positif.
Le recruteur – Qu'est-ce qui a moins bien marché quand même ?
Le candidat – Qu'est-ce qui a moins bien marché ?
Le recruteur – Oui.
[Silence]
Le recruteur – Qui n'a pas abouti, ou qui a posé plus de problèmes…
Le candidat – Je vais rester sur la partie “développement process”. C'est frustrant, parce qu'on avait des programmes d'ordre mondial, on avait des sites qui sont témoins en termes de recherche et développement, et c'en était un à l'époque. Et quand vous êtes à 75 % de votre projet, être arrêté par un manque de moyens, c'est frustrant dans le sens où vous avez tout fait pour faire avancer les choses dans le respect de la procédure qui vous est demandée… C'est le seul point négatif que je retire de ceci, mais autrement, ça s'est vraiment bien passé. Au début, j'avais un peu d'appréhension avec l'équipe de projeteurs, parce que ce sont des personnes…
Le recruteur – Combien étaient-ils ?
Le candidat – Ils étaient cinq, âgés de 36 ans (pour le plus jeune) à 48 ans. Ce n'était donc pas évident pour une personne assez jeune d'encadrer, mais ça s'est très, très bien passé.
Le recruteur – Pourquoi ça s'est bien passé à votre avis ?
Le candidat – Je pense que c'était grâce à une grande discussion au départ. Il fallait aller les voir pour discuter, parce qu'ils avaient un savoir-faire et des choses à m'apporter, mais je pensais qu'en termes de gestion de projets ou de gestion de temps, j'avais aussi des choses à leur apporter. Cela a été un compromis de fait entre connaissances techniques et connaissances de gestion. Cela s'est vraiment très, très bien passé. C'était aussi beaucoup axé sur la communication. Je vous dis, un bilan très positif. J'ai encore beaucoup, beaucoup de contacts avec eux, et c'est vrai que ça a été aussi un aspect très positif, parce que quand ça se passe bien, les bruits vont vite, et quand ça se passe mal, de même. Donc, c'est aussi cela qui m'a permis d'évoluer.
Le recruteur – Qu'est-ce qui vous a paru quand même le plus surprenant par rapport à ce qu'on apprend à l'école, ce qu'on imagine, et la réalité ?
Le candidat – Ce que j'ai trouvé surprenant, et dernièrement encore, c'est que sur de très gros projets, d'envergure mondiale, certaines décisions sont prises facilement…
Le recruteur – Oui ?
Le candidat – Oui, oui, et cela, ça me fait un peu peur, parce que derrière on apporte un métier quand même qui tient la route, avec des résultats factuels, etc. Et c'est vrai que, des fois, des décisions sont prises sur un bout de table, et ça me choque un peu, mais bon…
Le recruteur – Sur un bout de table ?
Le candidat – Oui, ça me choque un peu.
Le recruteur – Oui, mais il y a ceux qui prennent les décisions, ceux qui préparent les dossiers…
Le candidat – Tout à fait, j'entends bien.
Le recruteur – En fait, vous pensez qu'ils ne vont pas assez loin dans le détail ?
Le candidat – Parfois, je pense.
Le recruteur – Vous avez un exemple où une autre décision aurait pu être prise ?
Le candidat – J'ai un exemple, mais comme je vous dis, c'est récent et je préfère ne pas m'étendre sur le sujet…
Le recruteur – La décision, pour vous, n'a pas été bonne ?
Le candidat – Pas été bonne… Disons qu'il y avait un meilleur compromis à trouver. Avec un peu plus de temps, un peu plus de réflexion…
Le recruteur – Est-ce qu'on a toujours le temps ?
Le candidat – Tout à fait, c'est vrai que la différence avec [site précédent] qui travaille sur l'électronique, avec des délais très courts, et l'automobile, c'est autre chose, c'est des délais… Il faut que ce soit fait pour… hier [rire], donc c'est encore différent. C'est peut-être ça aussi, comme vous dites, qui favorise des réponses…
Le recruteur – Mais parfois, on ne se donne pas non plus le temps ?
Le candidat – Tout à fait, je suis tout à fait d'accord avec vous là-dessus.

Commentaire

Le recruteur souhaite analyser les résultats du candidat dans cette première expérience professionnelle et tente de creuser un élément sur lequel le candidat n'est pas à l'aise mais veille cependant à ne pas partir dans une critique trop acerbe de son entreprise. Le recruteur ne comprend pas tout à fait, et ne parviendra d'ailleurs pas à éclaircir complètement ce point. C'est pourtant l'une des raisons pour lesquelles le candidat désire quitter son employeur. “Tout cela va rester un peu flou. Je crois que l'une de ses motivations principales finalement pour changer de poste est de revenir dans la région, c'est ce qui va ressortir par la suite.”

Suite de l'entretien : deuxième expérience professionnelle

Le recruteur – D'accord. Donc, on vous propose au bout d'un an une évolution. Vous vous y attendiez au bout d'un an ? Parce qu'une évolution comme ça, c'est rapide, non ?
Le candidat – Je m'y attendais sur le site de [site précédent], mais pas sur un autre site. Vous savez, il y a des bruits… c'est vrai que dans le milieu industriel les bruits et les on-dit traversent rapidement, mais je ne m'attendais pas à ce qu'on me propose d'aller sur le site de [site actuel].
Le recruteur – Pourquoi ? Parce que ce n'est pas la même division ?
Le candidat – Oui, tout à fait, ce n'est pas la même division.
Le recruteur – Alors pourquoi est-ce que vous avez changé, qu'est-ce qui a provoqué cette proposition ?
Le candidat – Ça restait dans l'industrialisation, avec un plus large engagement en termes de responsabilité, et puis le secteur automobile aussi m'attirait, 70 % de mes anciens camarades d'école sont chez des équipementiers ou chez des constructeurs, donc ils me donnaient des informations…
Le recruteur – Vous l'aviez dit, quand même, que ça vous intéressait ou…
Le candidat – On n'avait pas particulièrement parlé du secteur automobile. Je connaissais quand même les entités du groupe, mais c'est vrai […] qu'il y a eu un regroupement des divisions. Avant, il y avait vraiment une disparité entre les sites, il n'y avait pas vraiment de liaisons. Maintenant, les échanges entre des divisions, qui ne se voyaient effectivement pas il y a cinq ans, sont favorisés.
Le recruteur – Donc, vous déménagez, vous partez dans le [nouveau département], et là quel est votre rôle ?
Le candidat – Donc, mon rôle : je suis chef de projet industrialisation, je suis en charge de projets dans le sens global au niveau de la direction programme. Directeur programme, c'est l'appellation d'un chef de projet global, qui a en charge le suivi marketing, commercial, industrialisation, études produits, etc. Je suis représentant, en tant que chef projet, de toute l'industrialisation du connecteur, c'est-à-dire aussi bien de la découpe que du moulage, que de l'assemblage, en fait je regroupe tous les métiers. Et je suis aussi garant, avec le directeur programme auprès du client, du bon fonctionnement des process et aussi du niveau de qualité des produits.
[…]
Le recruteur – C'est une grosse usine ?
Le candidat – Elle employait [plusieurs centaines de] personnes, maintenant il y en a environ [un peu moins], donc c'est quand même un site important.
Le recruteur – Et l'industrialisation, c'est combien de personnes ?
Le candidat – L'industrialisation, c'est environ 60 personnes, entre les différents métiers. Uniquement process, je ne parle pas de produits.
Le recruteur – D'accord. L'ambiance, ça va ? Elle est comment ?
Le candidat – Elle est… automobile. C'est vrai que c'est une ambiance assez particulière, ce n'est pas du tout la même qu'à [ville de l'ancien site] et ce ne sont pas du tout les mêmes contraintes non plus, ni la même philosophie. C'est un site qui a un historique, avec une équipe de direction qui était composée de six personnes. Maintenant, il y a un nouveau dirigeant qui a mis un nouveau comité de direction en place, donc la philosophie est en train de changer. Avant, les choses étaient faites rapidement avec très peu de moyens, maintenant on met les moyens et on fait toujours rapidement. Donc, c'est une autre philosophie, mais c'est vrai que je préférais le niveau de qualité de vie de [site précédent], en ce qui concerne l'ambiance de travail.
Le recruteur – Qualité, c'est-à-dire plus de recherche ?
Le candidat – Non, c'est-à-dire plus de communication, l'ambiance était plus agréable.
Le recruteur – On avait quand même peut-être un peu plus le temps ?
Le candidat – C'est cela. Mais ce qui est bien aussi, c'est que cela nous permet d'aller très vite, on se focalise sur l'essentiel, parce que, quand même, le marché est très concurrentiel.
Le recruteur – Qu'est-ce que vous avez appris de plus par rapport à [site précédent], quel était le gap intéressant pour vous ?
Le candidat – Le gap intéressant, la différence, c'est que je travaillais vraiment là avec tous les métiers. La dernière étude était dans le domaine du marketing, du commercial, donc de la direction de programmes, et puis de la logistique, la qualité, l'achat, la production, donc on est vraiment une pièce essentielle dans le fonctionnement d'un nouveau process. C'est vraiment la différence avec le poste de [site précédent].
Le recruteur – Vous n'aviez pas d'aussi grosses responsabilités et tous ces contacts-là à [site précédent] ?
Le candidat – Et on est représentants de l'industrialisation, donc pas seulement de son métier, mais aussi des métiers connexes, comme le moulage, l'assemblage… C'est le directeur programme qui est le représentant officiel vis-à-vis des clients mais, bien sûr, lors des visites chez le client ou en interne, on est un paramètre très important, puisqu'on est représentants du bon fonctionnement des process.
Le recruteur – Vous avez déjà eu l'occasion d'avoir des contacts avec des clients…
Le candidat – Tout à fait. Avec [noms de clients connus].
Le recruteur – Quels sont les objectifs principaux, aujourd'hui, sur quoi l'accent est-il mis… ?
Le candidat – L'accent est mis (je vais prendre comme exemple l'un de mes derniers projets) sur les contraintes de délais… Le marketing et le commercial ont dû s'engager sur une réduction de coûts sur certains produits, vis-à-vis des équipementiers. Le but est de réduire le coût du produit pour garder une marge constante, ce qui veut dire des contraintes de délais. Derrière ces contraintes, il n'y a pas seulement le choix du process, etc., mais aussi l'amélioration du produit, donc un gros travail entre process et ingénierie, bureau d'études, pour trouver un produit qui se réalise avec une bonne qualité, et puis de bonnes conditions.
Le recruteur – Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans ce poste-là ?
Le candidat – C'est vraiment la relation avec tous les départements. Ça donne vraiment une vision complète et importante du projet. On se rend vraiment compte d'un impact retard, ou coût, ou délais, ou qualité. […]
Le recruteur – D'accord. Donc le bilan est globalement positif. S'il y a des éléments qui vous ont moins plu, ou moins intéressé, ils seraient de quel ordre ?
Le candidat – Les points qui m'ont moins intéressé dernièrement, c'étaient des dysfonctionnements internes, d'échanges industrialisation/production. On a tendance à tout porter sur l'industrialisation, mais la production se met en marge alors qu'elle devrait être aussi moteur dans le sens où nous, on a pour but de mettre des process qui marchent et elle de prendre des process qualifiés et de les entretenir. Le seul point négatif que je vois, c'est le fait que la production se repose un peu sur l'industrialisation […]. Donc, c'est le point négatif que je ressortirais de cette expérience.
Le recruteur – Mais comment faudrait-il faire alors pour changer ça ?
Le candidat – Moi, dans mes réunions, j'implique fortement la production, c'est-à-dire aussi bien les responsables d'unités de production, techniques, etc., que des personnes du terrain, c'est-à-dire les agents techniques, etc. C'est vrai qu'en impliquant les gens, ils ont plus tendance à faire attention après […] que si vous donnez un package et que vous dites “Débrouillez-vous !”. Donc, c'est ce que j'ai apporté venant de [travail précédent], là-bas c'était bien vécu. […]
Le recruteur – Pourquoi souhaitez-vous quitter l'entreprise ?
Le candidat – Moi, ce qui m'a beaucoup attiré, c'est le type de poste que vous proposez…
Le recruteur – Mais par rapport à ce que vous avez, qu'est-ce que…
Le candidat – La différence, ce sont les derniers éléments qui ne m'ont pas plu du tout, les derniers dysfonctionnements internes…
Le recruteur – Par rapport à la production ?
Le candidat – En l'occurrence, mais il y a eu d'autres soucis de ce type, et c'est vrai que j'ai soulevé le problème, mais je n'ai pas eu trop de retours. Et on est plusieurs à se poser des questions de ce type-là.
Le recruteur – Sur des dysfonctionnements ?
Le candidat – Oui.
Le recruteur – De relations entre services ?
Le candidat – Oui, notre rôle est d'être un élément moteur pour faire avancer les choses, mais on arrive à un moment où on est obligés de faire remonter les informations, puisque notre supérieur hiérarchique est là pour intervenir en cas de problèmes… Et c'est vrai qu'il n'y a pas eu de répondant dernièrement, donc, vous faites remonter deux ou trois fois, et après…
Le recruteur – Donc c'est par rapport au manager, vous avez le sentiment qu'il ne vous écoute pas, ou qu'il ne réagit pas ?
Le candidat – Oui.
Le recruteur – En effet, un départ est souvent lié à un dysfonctionnement dans la relation avec son manager.
Le candidat – Non. Enfin, oui. À [site précédent], je n'avais pas de critique particulière… enfin, ce n'est pas vraiment une critique, c'est une contrainte aussi, je ne jette pas du tout la pierre, ce n'est pas dans ce sens-là, mais je veux dire qu'il y a des problèmes pour l'instant. Est-ce que c'est lié à lui ? En tous les cas, j'ai fait remonter l'info, et donc derrière…

Commentaire

Le candidat présente bien ses transitions professionnelles et son évolution, mais les réserves qu'il émet conduisent le recruteur à poser la question : “Pourquoi souhaitez-vous partir de votre entreprise ?” C'est un moment délicat, car les recruteurs veulent en général tester la prise de recul du candidat. Il ne faut pas en effet rejeter la faute sur les autres, aller très loin dans la critique sans montrer comment on a tenté éventuellement de résoudre le problème.

Le recruteur explique : “En posant la question sur le manager, je voulais savoir à qui il attribuait la difficulté dans son emploi actuel. Il a gardé une attitude assez neutre, c'était bien. Je sens qu'il veut me dire quelque chose, mais sans aller jusqu'au bout, pas complètement. Je n'ai pas vraiment compris, mais cela ne m'a pas posé de problème car le reste de l'entretien était vraiment convaincant.”

* Tous les entretiens dont des extraits sont publiés dans ce dossier ont été menés par Laurent Hyzy, chasseur de têtes, aujourd'hui directeur du cabinet Alterconsult et auteur du blog “Le recrutement tout simplement”, et par une consultante en recrutement du cabinet Alain Gavand Consultants.

POUR ALLER PLUS LOIN
À découvrir aux Éditions de l'Etudiant :
Le Guide du CV, de la lettre de motivation et de l'entretien d'embauche”,
par Dominique Perez, spécialiste du recrutement.

Consultez nos offres

Recruteur : déposer une annonce

Articles les plus lus

A la Une CV, lettre de motivation...

Partagez cet article sur les réseaux sociaux !