Attentats : pour les lycéens parisiens, “la vie continue”

Par Natacha Lefauconnier, publié le 16 Novembre 2015
6 min

Trois jours après les attentats à Paris, c’était une matinée un peu particulière pour les élèves du lycée Marcel-Deprez, situé dans l'un des quartiers endeuillés de la capitale. D’abord déboussolés, les lycéens ont pu échanger avec leurs professeurs avant de se regrouper dans la cour pour la minute de silence. Témoignages à la sortie.

Lundi 16 novembre 2015, peu avant midi, devant le lycée professionnel d'électrotechnique Marcel-Deprez, dans le XIe arrondissement de Paris. Le chef d’établissement prononce un discours devant les élèves et enseignants rassemblés autour de lui. Et puis, place au silence, perturbé seulement par le bruit des moteurs et des klaxons de la rue de la Roquette, l’une des rues les plus animées de Paris. À quelques centaines de mètres, le boulevard Voltaire, où a eu lieu vendredi soir l’attentat du Bataclan.

Le temps de recueillement passé, les élèves se dirigent par petits groupes vers la grille de l’établissement : c’est l’heure de la pause déjeuner. “On a eu une très belle minute de silence. Tous les élèves ont été super silencieux”, apprécie Marie, 24 ans, étudiante en licence d’histoire à Paris 8 et actuellement en stage dans l’établissement. Juste avant, le proviseur a fait un discours très poignant. Il a rappelé les valeurs qui fondent notre République : laïcité, fraternité, égalité. Et il a insisté sur le fait qu’il ne fallait pas faire d’amalgame.”

Des échanges entre lycéens et professeurs


Sisso, 19 ans, en terminale bac pro électrotechnique, repense à la matinée particulière qui vient de s'écouler. “J’avais cours de technologie : pendant les trois quarts du cours, on a parlé des attentats. Le prof prenait l’avis de tout le monde. J’ai dit que c’était pas bien, ce qui s’était passé. C’est différent de Charlie Hebdo. Là, c’était des gens dans des bars, au Bataclan… J’ai vu des photos : ces gens s’amusaient, ils vivaient “à la parisienne”. Nous aussi on sort dans le quartier, c’est très animé.”

À ses côtés, Lionel, 20 ans, dans la même classe. “Ce matin, il y avait plus de contrôle de cartes à l’entrée au lycée. Quand le prof est arrivé, il était triste. C’est lui qui a voulu qu’on parle de ça. Tout le monde n’était pas chaud, mais il a dit que c’était vraiment important d’en parler, sinon ça reste dans la tête. Alors ça s’est mis à parler.”

Un des enseignants, professeur d’électrotechnique depuis 2007 dans le lycée, confirme l’importance de ces moments d’échange. “J’avais un peu d’appréhension avant mon cours avec des élèves de première. Mais j’ai constaté qu’il n’y avait pas du tout le même ressenti qu’après les attentats de janvier, où nos élèves étaient plus partagés. Là, on sent qu’il y a une prise de conscience du danger. Les élèves ont dit que c’était grave, que cela aurait pu leur arriver car certains d’entre eux étaient sortis vendredi soir.”

En effet, si le lycée n’a pas de victime à déplorer, certains élèves avaient des amis dans le quartier au moment des attentats. “Un pote à moi était au Bataclan vendredi soir, rapporte Sisso. Il a vu les tireurs sur sa droite, et il s’est enfui vers les loges en haut. Il s’en est sorti.” S’il n’y a pas de “cellule psychologique” mise en place dans l’établissement, l’infirmière scolaire a tenu à s’entretenir avec deux élèves qui étaient au Stade de France pour voir le match de foot vendredi soir.

“Cette haine aveugle peut toucher n’importe quel Français”


Dans ce lycée, les élèves sont très majoritairement des garçons. Des adolescents avec lesquels le dialogue n’est pas toujours aisé. “Ce matin, tout s’est très bien passé, répète le professeur d’électrotechnique. Un grand nombre de mes élèves sont de confession musulmane. Ils ont constaté qu'il y avait des musulmans parmi les victimes et que ce terrorisme, cette haine aveugle pouvait toucher n’importe quel Français, quelle que soit sa confession.”

Au cours de la discussion, le nom de Lassana Diarra, joueur de foot de l’équipe de France, a aussi été évoqué. “Il a été endeuillé puisqu’une de ses cousines fait partie des victimes. Comme il est de confession musulmane, cela a permis aux élèves de voir l’absurdité de tout cela.”

Pour Lionel, l'important est de ne pas tout mélanger : “Certaines personnes voient les choses différemment des autres. Par exemple, au sujet de l'intervention de la France en Syrie, des morts en Afrique… C’est normal, tout le monde n’est pas d’accord avec la politique de la France. Mais les gens qui sont morts vendredi, ce sont des gens comme nous. Ceux qui ont fait ça ont tué au hasard. On compatit, on est triste.”

Lionel se dit “plutôt catholique”, et son copain Sisso est musulman : “Mais il n’y a pas de blème entre nous. Tant qu’on s’entend bien, on s’en fout de la religion des potes.”

La vie reprend son cours

À présent, le sentiment général qui domine devant le lycée Marcel-Deprez : ne pas avoir peur. Ilyes, 16 ans, en seconde, n’a pas trop envie de s’attarder sur le sujet : “En arrivant en cours ce matin, j’étais déboussolé. Mais il n’y a rien eu de spécial, juste une minute de silence pour les morts et pour les blessés.”

La vie reprend son cours. Lionel est resté enfermé à la maison vendredi soir et samedi. “Dimanche, je me suis dit ‘non, il faut sortir, tu vas rester là jusqu’à quand ?!’” Julio, 19 ans, est du même avis : “On essaie de pas y penser, ça ne sert à rien. On va pas s’arrêter de vivre pour ça. S’il nous arrive un truc et qu’on meurt, c’était que c’était notre heure. Là, on va déjeuner : la vie continue, sinon c’est 'eux' qui vont gagner.”

Sisso renchérit : “C’est dramatique qu'il faille des choses comme ça pour se rendre compte qu’il faut profiter de la vie. La vie continue, c’est le message qu’on veut leur faire passer.”

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