1. Bizutage, ça continue

Bizutage, ça continue

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Officiellement, les actes de bizutage sont interdits et punis par la loi depuis 1998. Pourtant à chaque rentrée, les petits nouveaux sont mis à l’épreuve par leurs aînés. Notre journaliste Julia Zimmerlich, qui a elle-même vécu ces pratiques alors qu’elle était étudiante, a enquêté sur les nouveaux codes du bizutage.

Il faisait nuit noire. En cercle autour de nous, murmurant une sorte de chant religieux, les étudiants de 2ème année (les 2A) nous avaient donné rendez-vous à minuit dans un bois, pour la cérémonie d’ouverture de la précampagne. Les faits remontent à 2004. Cela faisait 6 mois que j’avais intégré l’EM Lyon. J’avais accepté de rejoindre une liste candidate aux élections du BDE (bureau des élèves) et de participer au “croutage”, des épreuves imposées par les équipes sortantes. Ce soir-là, j’oscillais entre curiosité et panique. Un 2A a appelé mon nom, m’a enfilé une cagoule. Sans un mot, 2 étudiants masqués m’ont guidée vers une voiture.

“T’es moche !”, “À poil !”

20 minutes plus tard, j’étais enfermée dans un dressing avec 5 autres bizuts dont une amie. Personne n’avait l’air traumatisé. Être dans ce placard, habillés d’un sac poubelle, marquait la reconnaissance de notre popularité au sein de l’école. Mon tour de passage devant le “grand jury” est arrivé. Ils étaient une centaine. Que des mecs. “T’es moche !” “À poil !” L’effet de groupe stimulait leur instinct grégaire. Je n’ai gardé aucun souvenir précis de leur question ni de mes réponses. Je me souviens seulement avoir éprouvé le profond malaise de ne pas réussir à les faire rire. Entre 2 questions, un 2A me glissait un verre d’alcool.

Tout ça pour au final perdre les élections

“On s’fait chier, a finit par crier l’un d’entre eux. Va chercher sa copine.” Mon amie, elle, est sortie souriante du placard. “La galoche ! La galoche !” hurlait la meute. Nous devions danser, nous embrasser, mimer des positions sexuelles… leur offrir un show. Ne pas réfléchir. Nous pensions que le succès de notre liste dépendrait de notre prestation. Un mois plus tard, nous perdions les élections, à 5 voix près.

Mes souvenirs d’étudiante en tête, j’ai démarré cette enquête en espérant que les générations qui m’ont suivie auraient fait mieux. Si les élèves de l’EM Lyon ont depuis “humanisé” leur cérémonie, ailleurs, les histoires de bizutage sont loin d’avoir disparu. L’application de la loi antibizutage du 18 juin 1998 a donné naissance à des pratiques clandestines, à l’abri des regards des administrations. Certes, sur la même période, le CNCB (Comité national de lutte contre le bizutage) a constaté une forte baisse du nombre de témoignages de victimes. Y a-t-il pour autant moins de bizutages ou les bizuteurs ont-ils adapté leurs méthodes ? Enquête.

Décision ministérielle du 29 septembre 2010 : les WEI seront placés sous surveillance, et annulés en cas de  doute. (Cliquez pour en savoir plus)

Petit lexique
BDE (Bureau des élèves) : association étudiante en charge de l’organisation des soirées et de l’animation de la vie de l’école.
Bizut : étudiant de première année
Bizutage : fait d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants.
Campagne : 2 ou 3 jours de fêtes et d’activités organisés par les listes d’étudiants candidats aux élections du BDE.
Chope : conquête d’un soir. Vient du verbe “choper”, qui signifie “embrasser”.
Galoche : baiser sur la bouche. Synonyme de “pelle”.
Listeux : étudiants de première année, membres d’une liste candidate aux élections du BDE.
Précampagne : période de bizutage des listeux par les étudiants des années supérieures, pouvant aller de 2 à 6 semaines.
WEI (week-end d’intégration) : week-end festif et fortement alcoolisé, organisé par les membres du BDE en début d’année.

Sommaire
> Aujourd’hui moins de bizutages ou des pratiques plus clandestines ?
> Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”
> L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”
> Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non
> Les écoles officiellement en lutte contre le bizutage
> Anne, bizutée en 2009 en deuxième année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne”
> Pauline, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion”
> Lucie, bizutée en 2003 à l’EDHEC : “Je ne voulais pas me griller, j’avais vraiment envie de faire partie de l’association”
> Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent
> Soirées médecine : "biture express" chez les étudiants

Et vous, que pensez-vous du bizutage ? Partagez vos expériences sur notre forum.
Si vous êtes victime ou témoin d’un bizutage, contactez le CNCB (Comité national contre le bizutage) au 06.07.45.26.11 ou par mail contrelebizutage@free.fr.

Julia Zimmerlich
Septembre 2010
Sommaire du dossier
Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé” L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi” Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non Les écoles officiellement en lutte contre le bizutage Anne, bizutée en 2009 en 2ème année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne” Pauline, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion” Lucie, bizutée en 2003 à l’EDHEC : “Je ne voulais pas me griller, j’avais vraiment envie de faire partie de l’association” Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent”