1. Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”

Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”

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Officiellement, les actes de bizutage sont interdits et punis par la loi depuis 1998. Pourtant à chaque rentrée, les petits nouveaux sont mis à l’épreuve par leurs aînés. Notre journaliste Julia Zimmerlich, qui a elle-même vécu ces pratiques alors qu’elle était étudiante, a enquêté sur les nouveaux codes du bizutage.

Il y a 20 ans, les étudiants des filières les plus friandes de brimades (médecine, pharmacie, école de commerce et école d’ingénieurs) donnaient fièrement le programme des festivités de la rentrée : dégustation de croquettes pour chien, vente aux enchères des bizuts aux bizuteurs, bruitage de films X… Aujourd’hui, le terme de bizutage est tabou. Sur la cinquantaine de BDE (bureaux des élèves) contactés, tous nous ont répondu : “Il n’y a plus de bizutage chez nous. Seulement quelques jeux, mais c’est vraiment bon enfant.” Rompus aux techniques de la langue de bois, les étudiants parlent de “défis”, de “gages”, de “challenges”, de “folklore”, et le bizutage a été remplacé par l’expression beaucoup plus convenue de week-end d’intégration (communément appelé WEI – à prononcer “ouaille”).

Certains ont revu leurs pratiques

On aimerait y croire. Surtout que de plus en plus d’établissements pratiquent “l’intégration verte”. Depuis 2005, les nouveaux étudiants de l’INSA (Institut national des sciences appliquées) Toulouse (31) ramassent les détritus dans une forêt pour remporter le prix du sac le plus lourd. Programme officiel : des activités ludiques et une soirée. Au lycée Sainte-Geneviève de Versailles (78), qui avait la réputation d’héberger un bizutage très dur il y a encore quelques années, les élèves partent 3 jours à la campagne. Basés sur le camp des Scouts et Guides de France de Jambville (78), les nouveaux taillent des allées, coupent des arbres et s’essayent à la maçonnerie. Les coutumes n’ont pourtant pas totalement disparu. Les étudiants de 1ère année restent malmenés par les plus vieux (verbalement en tout cas) et apprennent le répertoire des chants traditionnels de l’école. "Il reste encore l’épreuve du footing à 6h du mat’, raconte une ancienne étudiante de Ginette (promo 2008-2009). Mais il n’y a aucune obligation. Et le dernier jour, nous faisons une bataille d’eau géante."

Rappel à l'ordre du ministère

En outre, la ministre de l’Enseignement vient d'adresser un courrier de lutte contre le bizutage à tous les doyens et directeurs d'établissement du supérieur. Ancienne élève de classe prépa au lycée Sainte-Geneviève, puis de HEC, la ministre Valérie Pécresse sait de quoi elle parle. Interrogée par RTL à la rentrée 2008, elle avait confié avoir subi “un bizutage extrêmement dur en classe préparatoire” alors que la loi antibizutage n’était pas encore en vigueur. “J'en garde le souvenir de rites humiliants, moralement et psychologiquement, qu'on peut supporter quand on est soi-même très solide mais qui peuvent briser des jeunes, et pour toute l'année.”

bizutage hec
Bizutage à la "nourriture" à HEC, en 2003. Cette séance d'humiliation a été remplacée depuis par un "apéro mousse" festif où tous les étudiants dansent en maillot, un verre de bière à la main.

Une multiplication des sanctions

Ces dernières années, la ministre a multiplié les sanctions. Le recteur de l’académie d’Amiens, Ahmed Charai, n’est resté que 3 mois à son poste. Un départ précipité, expliqué pour partie par son manque de fermeté dans la gestion d’une affaire de bizutage à caractère sexuel à la faculté de médecine d’Amiens (80) à la rentrée 2008. L’année suivante c’est au tour du directeur de l’ENSAM (École nationale supérieure des arts et métiers) Angers (49), Bernard Moreira-Miguel, d’être remercié par la ministre. En septembre 2009, l’école avait été mise sous le feu des projecteurs avec le cas d’un étudiant, forcé à boire de l’alcool lors d’une soirée d’intégration. Pour Marie-France Henry, présidente du CNCB (Comité national de lutte contre le bizutage) : "L’implication des directeurs d’établissements et des doyens dans la lutte contre le bizutage est très variable. Ce sont souvent des anciens diplômés qui souhaitent perpétuer les traditions."

Des séquences trash visibles sur le Net

Il n’empêche. Sur le Net, photos et vidéos de jeunes bizutés se traînant dans la boue ou dansant nus sur l’estrade d’un grand amphi sont accessibles en quelques clics. Des séquences filmées à l’occasion des WEI ou plus tard dans l’année, quand les écoles de commerce et d’ingénieurs organisent les élections des principales associations étudiantes (généralement le Bureau des élèves, le Bureau des sports et le Bureau des arts). Pour accéder à ces postes, les candidats constituent des listes de 20 à 30 personnes et sont soumis à des épreuves collectives de bizutage par les étudiants des années supérieures. Une fois engagé dans la campagne, impossible de faire marche arrière (sauf à renoncer à sa place au sein de l'association). Refuser de participer aux défis serait vite interprété comme un manque de motivation pour gagner les élections.

Vidéo
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Regardez cette vidéo de l’intégration à la fac de médecine de Lille (en 2007). Un parfait condensé de ce que l’on peut observer dans ces “cérémonies”.


Aucune obligation d’y participer, mais…

“On ne force personne, ce n’est pas du bizutage !” répondent les étudiants organisateurs. Tous ignorent que selon la loi, “le fait d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants” est considéré comme du bizutage. Au regard de la loi, un étudiant volontaire pour être enfermé dans un placard par des élèves de deuxième année est donc victime d’un bizutage. Pas d’obligation à priori. C’est bien là toute la perversité de ce nouveau bizutage. Par peur de passer pour un “ringard coincé”, les nouveaux n’osent pas dire non et leurs bizuteurs se dédouanent de toute responsabilité. “On ne peut pas empêcher un étudiant d’être aussi bête que les autres”, commente le président du BDE de l’EDHEC Business School.

“Sauf cas extrêmes, le bizutage s’apparente à un phénomène de petite délinquance, rappelle Samuel Lepastier, psychiatre. C’est une fête qui tourne mal, parce qu’on s’ennuie et qu’on pense que les brimades vont permettre de s’amuser.” Toute la difficulté est donc de trouver le bon équilibre entre l’humiliation et l’amusement, l’obligation du groupe et le volontariat. Une jeune fille qui fait un strip-tease devant toute sa promo après avoir bu 5 shots de vodka “pour se donner du courage”, est-elle vraiment volontaire ? Faire un footing de 30 minutes à 4h du matin, est-ce vraiment amusant ? Accepter de se faire insulter par une centaine d’étudiants, est-ce vraiment utile pour renforcer votre amitié avec votre voisin ?

La surenchère : heureusement pas généralisée

Qu’on se rassure tout de même, certains établissements ont réussi à intégrer sans jouer la surenchère du trash. À la faculté de pharmacie d’Aix-Marseille 2, le week-end de bienvenue démarre par une matinée de jeux : courses en sac, colin-maillard, et se termine par l’élection de Miss et Mister promo pour la “convivialité”. À la faculté de chirurgie dentaire de Nice, les “anciens” demandent aux nouveaux de venir avec des chaussures de ski en cours, ou encore en tenue de spationaute. La preuve que pour accueillir les “bleus”, on peut aussi inventer moins graveleux.

Décision ministérielle du 29 septembre 2010 : les WEI seront placés sous surveillance, et annulés en cas de  doute. (Cliquez pour en savoir plus)

Sommaire
> Aujourd’hui moins de bizutages ou des pratiques plus clandestines ?
> Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”
> L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”
> Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non
> Les écoles officiellement en lutte contre le bizutage
> Anne, bizutée en 2009 en deuxième année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne”
> Pauline, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion”
> Lucie, bizutée en 2003 à l’EDHEC : “Je ne voulais pas me griller, j’avais vraiment envie de faire partie de l’association”
> Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent
> Soirées médecine : "biture express" chez les étudiants

Et vous, que pensez-vous du bizutage ? Partagez vos expériences sur notre forum.
Si vous êtes victime ou témoin d’un bizutage, contactez le CNCB (Comité national contre le bizutage) au 06.07.45.26.11 ou par mail contrelebizutage@free.fr.

Julia Zimmerlich, avec la collaboration de Guillaume Bourain
Septembre 2010
Sommaire du dossier
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