Laïcité : les lycéens prônent le respect des croyances de chacun

Par Thibaut Cojean, publié le 05 Mars 2021
6 min

Selon un récent sondage Ifop, les lycéens sont beaucoup plus souvent favorables au port des signes religieux que le reste de la population. Attachés au principe d’égalité, les jeunes musulmans sont aussi très nombreux à considérer la laïcité comme discriminatoire envers la religion.

Les lycéens n’ont pas la même vision de la laïcité que le reste de la population. Alors que la loi sur le séparatisme est en ce moment au cœur de l’actualité politique, un sondage Ifop met en avant le regard particulier, très proche de la loi de 1905, que les élèves de lycée portent sur la laïcité.

Une vision "plus tolérante" de la laïcité

Selon cette enquête, parue le 3 mars 2021, les lycéens sont par exemple beaucoup moins souvent opposés au port des signes religieux ostensibles (croix, kippa, voile, turban, etc.) que la population générale : 57% y sont favorables dans le cadre d’une sortie scolaire, contre 26% de l’ensemble des Français. L’ordre de grandeur est le même dans le cadre du collège (50% contre 25%), du lycée (52% contre 25%) ou pour les agents du service public (49% contre 21%).

Les lycéens voient dans la laïcité une valeur égalitaire : pour 29% d’entre eux, son premier principe est de "mettre toutes les religions sur un pied d’égalité". Seulement 19% des Français estiment de même. Les lycéens ne sont que 11% à penser que son but premier est de "faire reculer l’influence des religions dans notre société", alors que c'est le cas pour 26% des Français.

Comment expliquer de telles différences ? Pour Bernard Ravet, exprimer un avis différent est un phénomène de la "crise d’adolescence", mais pas uniquement. Le délégué à l’éducation de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), l’association qui a commandé le sondage, pense aussi que cette "soif de liberté" témoigne d’un "manque d’esprit critique et d’une mauvaise connaissance du principe de la laïcité". Cet ancien principal de collège met en cause "le système éducatif", qui "n’a pas transmis les valeurs de la République", mais aussi "l’éducation religieuse" donnée par les familles.

Françoise Lorcerie, directrice de recherche au CNRS, estime plus simplement que "les lycéens représentent plus nettement une vision tolérante de la laïcité." Une vision qui correspond aussi à la loi de 1905, "qui dit que l’État est non-compétent en matière de religion".

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Des différences selon les croyances

Pour autant, les lycéens ne parlent pas d’une seule voix, et on observe des différences selon les croyances des sondés. Ainsi, 89% des lycéens musulmans estiment que la laïcité est "discriminatoire envers au moins une religion", contre 36% des catholiques et 31% des non-croyants.

En réponse, Bernard Ravet pointe le "contexte mondial de montée des religions" et la "réadhésion à l’Islam", mais aussi le rôle de "certaines mosquées" qui "disent aux enfants de 5 ans de ne pas tenir la main des femmes", donc "de la maîtresse".
Florence Lorcerie, directrice de l’Iremam (Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans), explique plutôt cette défiance par la stigmatisation dont les musulmans sont parfois victimes : "Ils sont d’autant plus attachés à la laïcité qu’ils souffrent tout le temps d’être vus comme des musulmans pas suffisamment français qui doivent rendre des comptes. Les musulmans sont en faveur de la laïcité dans le sens de ‘respect total des religions’."

En définitive, là où Bernard Ravet estime qu’il faut réfléchir à la question : "Veut-on changer de société ?", Françoise Lorcerie propose qu’on "fiche la paix" aux lycéens : "Ils ont presque 18 ans, ce sont déjà des adultes. Les jeunes se respectent entre eux et la religion n’est pas un sujet. La clé de leur réponse, c’est qu’on respecte les individus."

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Une notion incomprise et insuffisamment enseignée

Cette notion de respect peut aussi se retrouver dans la proportion de lycéens (52%) opposés au droit au blasphème. Pourtant, critiquer les religions est un droit garanti par la loi, rappelle Kéren Desmery. Cette chercheuse en enseignement moral et civique (EMC) estime que la laïcité n’est pas suffisamment enseignée à l’école. "Si on attribuait à l’EMC la part qui lui est due, on pourrait parler de laïcité dès le primaire."

Cette valeur est selon elle largement incomprise. "Le vrai problème de fond, c’est qu’on ramène toujours la laïcité à la religion, alors que c’est transversal. La laïcité, ce n’est pas être neutre : c’est pouvoir partager un avis différent des autres en respectant la liberté de conscience de chacun."

Et de conclure par une observation qui pourrait être la clé du débat : "La question de la laïcité perturbe beaucoup plus les adultes que les lycéens."

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