1. Liloé en lycée expérimental : "J’y apprends la démocratie"
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Liloé en lycée expérimental : "J’y apprends la démocratie"

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Liloé, 17 ans, est en terminale L au collège-lycée expérimental, à Hérouville-Saint-Clair, près de Caen (14). // © Cyril Entzmann/Divergence pour l'Etudiant
Liloé, 17 ans, est en terminale L au collège-lycée expérimental, à Hérouville-Saint-Clair, près de Caen (14). // © Cyril Entzmann/Divergence pour l'Etudiant

Après une scolarité traditionnelle, Liloé a décidé, en première, d’aller dans un CLE (collège-lycée expérimental). Épanouie, elle s’engage dans la vie du lycée, où l’autogestion et le respect sont les valeurs primordiales.

"En seconde, le lycée ne me convenait pas du tout. J’étais très stressée et fragile émotionnellement. La pression scolaire me pesait. Pourtant, j’avais de bons résultats. Les contrôles étaient constants, bacs blancs, évaluations à l’oral, un vrai bachotage ! Je faisais des crises d’angoisse, avec des difficultés à respirer, des moments de panique. J’en ai parlé à mes parents. Ils ont rencontré les enseignants, lesquels ont essayé de m’aider, par exemple en masquant mes notes sur les copies. Cela n’a rien changé. Même sans notes, la mentalité reste la même. Tout le monde se compare. Je n’aime pas du tout la compétition. Cela vient sûrement aussi de moi. Je me mettais la barre très haut et je m’épuisais…"

"Nous nous concentrons en profondeur sur une matière"

"Je suis arrivée au CLE – collège-lycée expérimental – en classe de première. Quel soulagement, quel bonheur ! Dès le début, je me suis sentie à ma place, tranquille et libérée. D’abord, le fonctionnement est très différent de celui d’un établissement classique. Le rythme est adapté à nos besoins. Nous commençons tous les jours à 8 heures, du lundi au vendredi. Les cours durent une heure et demie chacun. Le matin, nous avons donc deux cours, ce qui permet d’avoir un temps de travail efficace. Nous nous concentrons, en profondeur, sur une matière et nous n’enchaînons pas des tas de disciplines. C’est plus respirable pour le rythme de la journée et de la soirée aussi. Nous ne croulons pas sous les devoirs, puisque nous n’avons jamais plus de quatre matières à réviser. La pause-déjeuner a lieu de 11 heures à 12 h 30.

Les ateliers dits d’ouverture culturelle sont proposés et autogérés par les élèves. Liloé (à l’extrême gauche) et deux de ses amis ont suggéré de réaliser une comédie musicale. // © Cyril Entzmann/Divergence pour l'Etudiant
Les ateliers dits d’ouverture culturelle sont proposés et autogérés par les élèves. Liloé (à l’extrême gauche) et deux de ses amis ont suggéré de réaliser une comédie musicale. // © Cyril Entzmann/Divergence pour l'Etudiant

L’après-midi, nous avons des ateliers qui sont différents chaque jour. Cela peut être un enseignement optionnel comme "l’ouverture culturelle", un film, une conférence, une sortie au musée, des lectures. Il y a aussi d’autres cours obligatoires, mais alternatifs : des ateliers d’aide au travail ou des travaux écrits. Chaque après-midi est différent. La semaine se finit par un bilan."

"Chaque élève appartient à un groupe de tutorat"

"L’idée de décloisonner les classes et les cours, est très présente ici. Chaque élève appartient à un groupe de tutorat. Dans chaque groupe, il y a des élèves de sections différentes. Deux élèves animent le groupe tutorat qui se réunit chaque vendredi pour un bilan d’une heure, au cours duquel nous évoquons la vie du lycée, les choses pratiques, ce qui va ou ne va pas, et les travaux écrits du lundi. Cela conclut la semaine et prépare la suivante.

En dehors de ces bilans, je peux rencontrer ma tutrice. C’est l’occasion de régler un problème personnel, de demander de l’aide, de faire le point. L’important est de dire ce que nous avons sur le cœur, de parler de nos problèmes, même personnels. Notre tuteur est plus qu’un professeur principal : il discute avec les enseignants et les parents. Ici, il n’y a pas de réunions parents-professeurs, mais seulement des rencontres entre le tuteur et la famille et l’élève évidemment !"

"Les ateliers 'autogérés' sont animés par les élèves"

"Comme leur nom l’indique, les ateliers "autogérés" sont proposés, organisés et animés par les élèves. Ils durent un trimestre. Nous avons une idée ? Nous la suggérons ! Avec deux amis, une qui danse et un copain qui chante, et moi qui pratique le théâtre, nous avons mis au point un projet de comédie musicale. Une professeure nous a aidés à écrire notre proposition : objectif, projet culturel, nombre de participants, aspects techniques, salle et intervenants… Ma camarade danseuse a contacté une professeure de tango. Nous avons travaillé la mise en scène ! Ce projet artistique a lieu pendant quatre séances, le jeudi après-midi.

Il y a le plaisir de créer quelque chose, de pouvoir amener sa passion dans le lycée et de la partager. Lors de la dernière séance, nous avons invité les autres élèves à assister au travail final. Chaque élève évidemment participe à une "ouverture culturelle" : cela peut être du sport, de la danse, de l’écriture. Tout est possible. C’est précieux !"

"Nous tutoyons nos professeurs"

"C’est naturel ici ! Nous nous côtoyons souvent. Nous passons du temps ensemble. Nous vivons des choses avec les professeurs. Dans la vraie vie, quand on voit quelqu’un très souvent, on le tutoie. Pourquoi ce ne serait pas pareil avec eux ? Les enseignants nous connaissent bien. Le tutoiement n’empêche pas le respect. Au CLE, le rapport frontal n’existe pas. Nous sommes tous égaux. On nous demande très souvent notre avis en tant qu’élèves, lors des débats et des choix des activités. On nous donne la parole, par exemple chaque semaine lors des réunions de délégués. Je suis déléguée de ma classe.

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Mais attention, ce n’est pas comme les délégués dans le système traditionnel. Ici, cela va plus loin. Ces réunions sont animées par le coordinateur du lycée, qui n’est pas le proviseur – puisque même le poste de direction est tournant et exercé par les enseignants à tour de rôle. Tous les délégués sont présents et nous exposons les problèmes, nous pouvons proposer des expérimentations pédagogiques, afin d’améliorer la vie quotidienne. C’est une sorte de démocratie scolaire. C’est un système d’égalité !"

"Nous nous sentons acteurs de l’école et non consommateurs"

"Les espaces de démocratie et d’expression sont nombreux. Cela va des semaines banalisées pour débattre du lycée et de ses principes jusqu’à la cantine, qui est en partie autogérée par les élèves. Chaque élève est de service à tour de rôle. Nous aidons pour servir, distribuer l’eau dans la salle à manger… Je me sens investie dans mon lieu de vie. Nous avons aussi notre tour de ménage des deux cours, de nos salles. Ces détails, qui n’en sont pas vraiment, conjugués à la parole qu’on nous donne et aux propositions concrètes que nous suggérons, font que nous nous sentons acteurs de l’école et non consommateurs ! Je sais pourquoi je suis là : je veux réussir, être libre, étudier dans de bonnes conditions et m’exprimer !

À tour de rôle, les élèves participent au service à la cantine et au ménage des salles. Tout est organisé pour les responsabiliser et prendre part à la vie du lycée. // © Cyril Entzmann/Divergence pour l'Etudiant
À tour de rôle, les élèves participent au service à la cantine et au ménage des salles. Tout est organisé pour les responsabiliser et prendre part à la vie du lycée. // © Cyril Entzmann/Divergence pour l'Etudiant

Finalement, quand nous sommes acteurs et non consommateurs de l’école, cela change tout. La citoyenneté s’exerce à chaque instant. Lors des débats également, bien sûr. Nous nous forgeons une opinion, notre parole compte autant que celle d’un adulte… Si nous avons les arguments, nous pouvons nous opposer et exprimer nos idées, nos convictions !"

"Ici, les professeurs renvoient une autre image des études"

"Je ne veux pas qu’on croie que c’est le bazar dans mon lycée. Au contraire, tout est pensé, réfléchi, mesuré, étudié et évalué. C’est un lycée expérimental, alors nous essayons des choses innovantes pour notre bien-être et notre réussite. Comme nous tous, je veux réussir, avoir mon bac et quitter le lycée ! Cette conscience de ma place d’élève est hyper importante. Ici, les professeurs renvoient une autre image des études. Ils nous disent que nous travaillons pour nous, pour être libres.

C’est sûr, il y a quand même les notes. J’avais peur au début car les notes me stressent ! Mais non, ça va. Les évaluations servent à l’entraînement au bac et les enseignants inscrivent de nombreux commentaires sur les copies. Et comme nous avons des travaux écrits chaque semaine, de une à quatre heures en fonction de la classe et de la période de l’année, c’est régulier… donc plus tranquille ! Ici, je suis heureuse et je me sens partie prenante de ma vie d’élève. L’année prochaine, je n’irai pas directement dans l’enseignement supérieur. Je pars un an en Équateur, en service civique. Ce lycée donne des ailes !"

Étudier en lycée expérimental

Rassemblés au sein de la FESPI (Fédération des établissements scolaires publics innovants), les collèges et lycées innovants accueillent des élèves de la sixième à la terminale, dans des microlycées, des lycées autogérés, des centres pédagogiques expérimentaux.

Le CLE d’Hérouville-Saint-Clair (où étudie Liloé) fête ses 35 ans cette année et accueille 350 élèves, répartis dans des divisions d’une vingtaine d’élèves en moyenne.

Les classes sont hétérogènes, avec des niveaux différents. Ce n’est pas un établissement pour décrocheurs, même s’ils sont les bienvenus. Le recrutement est national, hors secteur.

Pour postuler, il est recommandé (pas obligatoire) d’assister aux réunions d’information. Il faut prendre rendez-vous avec le lycée et un enseignant recevra l’élève et sa famille. Après cet entretien, les élèves sont sélectionnés. "L’essentiel est la motivation et l’adhésion au projet. Tous les jeunes ne veulent pas participer à l’autogestion, les taches de service de cantine, le ménage, le suivi par le tuteur ou la tutrice", précise Samuel Duchesne, chargé des relations extérieures.